Aphatie veut-il la peau du pluralisme politique ?

Publié le par Yohann Duval

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Le nombre de candidats déclarés à l'élection présidentielle de 2012 ne cesse d'augmenter. Alors que l'offre politique semble plus vaste que jamais, de nombreux journalistes et éditorialistes fulminent contre ce qu'ils appellent les "petits candidats". Le meilleur exemple de ces indignés du pluralisme est Jean-Michel Aphatie.


Lors du "Grand Journal" du 22 Juin sur Canal +, Jean Michel Aphatie, en réaction à l'officialisation de la candidature de Christine Boutin, nous dévoilait sa vision bien particulière de la démocratie.


Après avoir donné la liste des candidats déclarés, il s'emportait : "C'est n'importe quoi", "C'est inadmissible", "Cela fausse l'élection", "C'est le bordel". Il nous livrait ensuite son analyse de l'élection de 2002. Pour lui, si le Lionel Jospin n'a pas pu accéder au second tour, ce n'est pas parce qu'il avait lui même annoncé que son programme n'était pas socialiste. Ce n'est pas non plus car la gauche avait échoué face aux problèmes d'insécurité. Ce n'est pas parce que le PS avait embrassé le libéralisme, privatisé à tout va, abandonné les classes populaires, annoncé que l'état ne pouvait pas empêcher les délocalisations. Ce n'est pas parce que la gauche s'était donnée corps et âme à l'européisme le plus naïf. Non. Pour notre grand analyste de salon, c'est simplement car les électeurs, ces benêts, n'ont rien compris au premier tour, qu'ils n'ont pas réussi à choisir et qu'ils ont préféré attendre qu'il ne reste plus que deux candidats pour se déplacer.


Pour éviter un nouveau séisme politique, Jean-Michel Aphatie propose de "verrouiller la porte d'accès à l'élection présidentielle" : faire passer le nombre de parrainages d'élus nécessaire pour se présenter de 500 à 1000 ou 2000. L'objectif avoué ? N'avoir que 5 candidats au premier tour. L'objectif officieux ? Imposer davantage (si c'est possible !) le bipartisme comme le seul horizon souhaitable de notre vie démocratique.


Faire fi des subtilités, de la complexité, des avis divergents, des nouvelles idées ; réduire la politique à une simple alternance entre gestionnaires de bonne famille ; faire naviguer la France sur une mer calme, sans remous ; faire vivre des débats purement formels, sur des détails, tant que le cap défini par les élites ne varie pas : voilà le projet d'Aphatie et d'une partie des éditorialistes.


La France devrait s'enorgueillir de pouvoir offrir à ses citoyens la possibilité de s'exprimer finement, sans simplifier à l'extrême les idées. La séparation entre gauche et droite a fait son temps : depuis le virage libéral de 1983, elle est devenue de moins en moins pertinente et se retrouve supplantée par de nouveaux points de clivages, sur l'Europe, sur l'écologie, sur la souveraineté nationale. Il n'est dès lors plus possible de réduire l'offre politique à deux grands partis régentant la totalité de la vie de leurs concitoyens.


En 2007, Jean-Marie Le Pen avait eu toutes les peines du monde à réunir ses 500 signatures, alors qu'il s'était qualifié pour le deuxième tour de l'élection présidentielle précédente. Olivier Besancenot lui aussi avait rencontré quelques difficultés dans les semaines précédant la date limite de dépôt. Il avait dénoncé les pressions et les menaces exercées par les grands partis sur leurs élus pour qu'ils ne parrainent pas d'autres candidats.


Serait-il normal que des candidats capables de réunir des centaines de milliers de voix ne puissent pas se présenter ? Est-il normal qu'en France, un parti comme le Front National qui réunit régulièrement plus de 10% des voix des électeurs n'ait aucun député à l'assemblée nationale ?


Que l'on soit en accord avec les idées de Marine Le Pen ou non, cette situation est indéfendable ; elle alimente en outre tous les populismes et tous les extrémismes. En 2007, le candidat Sarkozy avait préconisé l'instauration d'une "dose de proportionnelle" dans la plupart des élections. Qu'est-il advenu de cette promesse ? Aujourd'hui, cette proposition est reprise dans le projet présenté par le Parti Socialiste. En cas de victoire du candidat PS, cette idée finira-t-elle une fois de plus enterrée sous les coups de boutoir des barons locaux refusant de céder leur place, à l'image de celle concernant le cumul des mandats ?


Aphatie peut continuer à donner des leçons de démocratie sur les plateaux de télévision, il ne changera pas la réalité : une grande partie des citoyens français s'est désintéressée du fait politique. Ce n'est pas parce que l'offre est trop grande, mais parce que beaucoup d'électeurs ont l'impression que leur vote n'a plus qu'une influence très relative. Ainsi, le 29 Mai 2005, les français rejetaient largement le traité constitutionnel européen, suivis quelques jours plus tard par les néerlandais. Malgré l'expression claire des citoyens, le traité a poursuivi son chemin. Il a été légèrement modifié puis rebaptisé "Traité de Lisbonne" pour finir par être ratifié en catimini, contre la volonté populaire, par les principaux partis représentés au parlement.


Ce type d'attentat contre la démocratie, combiné à cette incapacité à remettre en question des politiques inefficaces, nuisibles et contraires aux intérêts des nations ont conduit les peuples d'Europe à se méfier de leurs élites. Si les "indignés" sont aussi soutenus par l'opinion publique de certains pays européens, c'est parce que le bipartisme est à bout de souffle et qu'il n'est plus en phase avec les aspirations réelles des peuples.


Revenons-en à la France. L'élection présidentielle est la seule occasion de peser réellement sur la vie politique de notre pays. Si quasiment chaque parti veut être représenté, c'est parce que chacun sait que c'est à ce moment que le rapport de forces s'établit le plus lisiblement. En effet, du fait de l'absence de proportionnelle dans les élections législatives, le seul moyen de se faire entendre nationalement est de négocier des élus via des désistements réciproques... et le meilleur moyen d'obtenir de quoi négocier (ou, à tout le moins, d'acquérir un peu de visibilité) est de réaliser un score honorable lors de l'élection suprême, ce qui oblige chaque courant de pensée à présenter son candidat. Les grands partis sont les victimes du système qu'ils ont eux-même mis en place.


Alors oui, bien sûr, il ne faut pas tomber dans l'excès inverse et parler de proportionnelle intégrale qui pourrait rendre le pays immobile et impossible à gouverner. Il n'en demeure pas moins que voir toutes les sensibilités politiques représentées au parlement n'est pas une option mais une obligation. Le pluralisme n'est jamais un danger dans une démocratie.

 

 

Article publié le 26/06/2011 sur lepost.fr

Publié dans Journalistes

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