Cette gauche qui a divorcé du peuple

Publié le par Yohann Duval

Hervé Algalarrondo, journaliste au "Nouvel Observateur", a publié il y a peu un essai au titre provocateur, "La gauche et la préférence immigrée". Cherchant à expliquer les raisons pour lesquelles les partis de gauche, dans leur ensemble, ont été remplacés dans le cœur des classes populaires par le Front National, il a élaboré une théorie : le divorce a été consommé quand la "gauche bobo" a renoncé à glorifier l'image de l'ouvrier pour mythifier celle de l'immigré.

 

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"Prolophobie" et "préférence immigrée"

 

Mai 1968 a marqué un tournant majeur dans l'histoire de la gauche française. C'est en effet à cette occasion que la rupture entre les intellectuels de gauche et la classe ouvrière a été officialisée. La raison ? Loin de jouer, comme prévu, leur rôle d'avant-garde de la Révolution, les ouvriers ont représenté le "meilleur rempart de l'ordre établi" contre la "chienlit". Depuis cette date, l'intelligentsia n'a eu de cesse de déprécier progressivement l'image de cette classe sociale autrefois adulée. Le paroxysme de cette détestation nouvelle, la "prolophobie", était atteint grâce à la création du stéréotype du beauf : l'incarnation de l'ouvrier blanc, inculte, idiot, raciste et ringard.

 

La gauche s'est alors trouvée une autre figure de proue pour laquelle il devenait nécessaire de lutter, représentant le nouveau peuple capable de se substituer à celui qui l'avait trahie : l'immigré. Le "Malien de la plonge", comme l'a théorisé Alain Badiou, est ainsi devenu le nouveau modèle a honorer. Pour expier les péchés de la colonisation et ne plus "être captifs de cette longue histoire occidentale et blanche qui s'achève", il convient désormais de mettre en place une véritable colonisation à l'envers et de sanctuariser la place des immigrés dans la société. Ou du moins, dans les discours...

 

Conséquence directe de cette substitution de peuple, une véritable "droit-de-l'hommisation de l'immigration" a été engagée. Un terrorisme intellectuel qui se conçoit très simplement : quiconque ne réclame pas la régularisation de tous les sans-papiers ne peut être qu'une sorte de pétainiste. Pour lutter contre le Front National et sa préférence nationale visant à empêcher tous les flux migratoires, une partie des élites a donc imposé une "préférence immigrée", au nom de valeurs prétendument humanistes, consistant à encourager l'immigration et à réclamer la régularisation de tous les clandestins. De quoi rendre impossible le débat sur un sujet pourtant au cœur des préoccupations de nombreux Français.

 

Terra Nova, bons sentiments et rejet de la France

 

Symbole absolu du divorce entre le peuple et les élites de gauche, un rapport de Terra Nova a fait couler beaucoup d'encre, alors qu'il ne faisait qu'énoncer clairement ce qui se pratiquait déjà, de manière plus discrète il est vrai. Ce think-tank proche des strauss-khaniens, qui recommandait en 2007 l'alliance avec François Bayrou, dénonce aujourd'hui une classe ouvrière bête et méchante, frileuse et repliée sur elle-même, qui mettrait en péril les nouvelles "valeurs de la gauche" : mondialisme, européisme et immigrationnisme. Certaines voix comme celle d'Aquilino Morelle, proche d'Arnaud Montebourg, s'élèvent, heureusement, pour rappeler que "sans le peuple, la gauche ne sert plus à rien, elle n'est plus rien". Il n'en demeure pas moins qu'un tel rapport émanant d'un des think-tank les plus influents de la sphère politique montre à quel point la gauche s'est éloignée des classes populaires.

 

Si au moins la "préférence immigrée" se traduisait dans les faits par une amélioration du sort desdits immigrés, elle pourrait avoir une certaine utilité. Ce n'est même pas le cas : le malaise des "blacks" et des "beurs" (les ravages du politiquement correct...) arrivés de fraîche date sur le territoire national et regroupés dans les banlieues n'a jamais été aussi grand. Et pour cause : ils sont en réalité les premières victimes des vagues d'immigration successives, par la pression à la baisse qu'elles exercent sur les salaires et les perturbations du marché du travail qu'elles induisent. Le MEDEF est d'ailleurs ravi de pouvoir compter sur les défenseurs aveugles des sans-papiers pour continuer à profiter de cette main-d'œuvre bon marché !

 

L'auteur note enfin que ce sont les catégories sociales les moins fragilisées par la mondialisation (et la mise en concurrence des travailleurs qu'elle provoque) qui se montrent les plus généreuses en termes d'ouverture des frontières : les bobos, les fonctionnaires, les médecins, les avocats. Dignes représentants des élites mondialisées, les prophètes de la "préférence immigrée" ont par ailleurs fait le lit du lepénisme en abandonnant la nation aux nationalistes et en cultivant la détestation de la France : les pages glorieuses de son histoire sont occultées pour ne laisser la place qu'aux pages sombres (pétainisme, colonisation). Pour renouer avec le peuple français, la gauche "bobo" devra d'abord renouer avec ses aspirations profondes...

 

Un livre qui vise juste

 

Le livre d'Hervé Algalarrondo offre une analyse très intéressante des dynamiques à l'œuvre dans certains milieux de la gauche "bien pensante". Il frappe fort et juste : difficile de nier la pertinence de sa description de la prolophobie. Certes, quelques phrases ici et là sont discutables. Ainsi, on sent bien que l'auteur force le trait lorsqu'il explique qu'en vantant les mérites de l'État fort chinois, Jean-Luc Mélenchon a "choisi le pire" dans l'héritage du communisme, "la dictature plutôt que le prolétariat". On se demande où est la cohérence quand, après avoir vanté les vertus du modèle républicain, l'auteur fait l'apologie de la discrimination positive, qui accentuerait immanquablement le sentiment d'abandon des "petits blancs" et nourrirait les conflits ethniques. On s'interroge enfin en lisant dans le chapitre réservé à "l'affaire Laurent Blanc" que les hommes ont des "morphologies différentes selon leurs races".

 

Ces points de désaccord ne doivent toutefois pas faire oublier que le reste de l'ouvrage est de qualité. Preuve que le journaliste a visé juste, le livre a fait l'objet d'une attaque en règle dès sa sortie. C'est ainsi que dans le n°753 de Marianne, Sandrine Mazetier, secrétaire nationale du Parti Socialiste à l'immigration, répondait avec fougue sur ce sujet de la "préférence immigrée". Une réponse qu'on pourrait résumer en trois mots, "Même pas vrai !", et qui ressemble fort à un coup d'épée dans l'eau. La députée de Paris ne semble en effet pas envisager qu'entre l'immigration zéro et sa sacralisation accompagnée d'une régularisation de tous les sans-papiers, il existe un large éventail de possibilités. Par ailleurs, difficile d'affirmer avec autant de certitudes que le PS ne coupe "ni le peuple en rondelles, ni l'humanité en races" quand la porte-parole d'un candidat à la primaire dénonce la couleur de peau de certains sénateurs... la reconquête des classes populaires, ce n'est visiblement pas pour demain.

 

Publié le 03/10/2011 sur "Le Plus" du Nouvel Observateur

Publié dans Lectures

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Benjii 04/10/2011 00:21


Je suis on ne peut plus heureux de lire un article comme celui là. Je ne suis pas le seul à penser que nos élus sont complètement à la ramasse sur les attentes des gens... ça fait plaisir.