Colloque sur le libre-échange : Intervention de Jean-Pierre Chevènement

Publié le par Yohann Duval

Voici la longue et brillante intervention de Jean-Pierre Chevènement lors du colloque du 14 Septembre sur le libre échange. Vous pouvez trouver la vidéo de cette intervention ici.

Sur Dailymotion, vous trouverez aussi celles d'Arnaud Montebourg et de Nicolas Dupont-Aignan, également très intéressantes. Merci à Sebastien Musset de les avoir rendues disponibles.

 

 

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L'Europe, l'Europe... ça a des limites. Moi je crois plus à des mesures nationales, ciblées. Ce qu'a dit monsieur Lignac serait juste, si nous ne nous mettions pas en dehors des règles du marché commun. Ou alors, il faudrait l'appliquer aux autres mais on vous dira : "la politique extérieure, c'est l'affaire de la commission". Très difficile, très difficile. Pour toutes ces raisons là, et à moins qu'il y ait la possibilité de mettre en oeuvre une stratégie défensive transatlantique avec les américains, qui ont les mêmes problèmes que nous, je pense que ce sera très lent de faire bouger les européens. Il faut donc avoir des politiques très ciblées : normes techniques, politique du médicament, etc. S'il y a une volonté politique, on trouvera les moyens. Ce sera quand même très difficile compte tenu de notre insertion profonde dans l'Union Européenne avec ses règles, sa jurisprudence, la vigilance de la commission européenne toute entière acquise au libre-échangisme, et de même celui-ci imprègne-t-il la cour de justice européenne. Donc il faut savoir que nos marges sont devenues très étroites. La France a abandonné sa monnaie, son commerce extérieur, sa politique industrielle, son droit... qui est un droit subordonné, quand il existe encore, quand il n'a pas été purement et simplement remplacé. Donc tout ça, c'est très difficile. Nous avons laissé dissoudre notre État. La capitale que nous avions mis 10 ans pour construire... que dis-je, 10 siècles, Paris, nous l'avons reconstruite à Bruxelles. Et ce n'est même pas une capitale, puisqu'elle ne nous protège pas. C'est un ensemble sur lequel Claude Allègre a écrit une description savoureuse, dans un petit livre qui s'intitule "Peut-on encore sauver l'Europe ?". Une description savoureuse des institutions européennes.

 

Alors j'en suis venu depuis longtemps à l'idée que notre meilleure protection serait une monnaie faible. C'est l'idée que j'avais déjà en 1983, et François Mitterrand y a été assez sensible. Il a hésité, puis finalement il est tombé du mauvais côté, non pas des visiteurs du soir parmi lesquels je me rangeais, le principal et le plus influent étant Jean Riboud, mais il est tombé du côté de Delors, Mauroy, de la commission européenne, de Kohl, et il a accepté un système monétaire européen que le ministre allemand de l'économie, à l'époque monsieur Von Lambsdorff me décrivait comme un système de subventions à l'économie allemande, parce que, me disait-il "Vous avez une inflation qui est supérieure annuellement de 5 à 6 points à la notre, donc vous avez toujours un temps de retard, par conséquent c'est un merveilleux système qui nous permet d'avoir un excédent de 28 milliards de francs". J'observe qu'aujourd'hui le déficit de la France sur l'Allemagne est de 28 milliards d'euros, c'est à dire qu'on a multiplié ce déficit par un peu plus de 6. Donc moi j'étais plutôt pour le choix de la monnaie faible, mais le choix de la monnaie forte, il faut bien le comprendre, c'était déjà le choix de la monnaie unique.

 

Le système monétaire européen était fait pour conduire à la monnaie unique et les règles du jeu de la monnaie unique ont été fixées par le groupe Delors qui s'est réuni de 1988 à 1989 et dont le mémorandum conclusif a été approuvé par le conseil européen de Madrid en Juin 1989, c'est à dire avant la chute du mur de Berlin. La seule chose qui n'a pas été fixée, c'était le calendrier. Le rédacteur du mémorandum, qui était en fait le président de la BuBa, Karl-Otto Pöhl, disait en riant : "Les allemands n'ont pas de soucis à se faire, ils pourront encore payer en marks en l'an 2000". C'est d'ailleurs vrai, puisque le mark n'est devenu la monnaie fiduciaire qu'en 2002. Mais malgré tout, avec la réunification allemande, François Mitterrand a amené le chancelier Kohl à accepter le calendrier que vous savez : 1999, 2002, et la monnaie unique est devenue la monnaie de, d'abord 10 pays, puis aujourd'hui 17 pays. L'hérésie étant évidemment le vice constitutif qui a consisté à mettre ensemble 17 pays hétérogènes par la structure économique, industrielle, les orientations politiques, les repères linguistiques et culturels. On a fait quelque chose qui témoigne d'ailleurs de la puissance idéologique de la vision de Jean Monnet, qui voulait faire l'Europe à partir du marché, contre les nations, en réduisant les nations à un simple rôle d'exécution. Je le cite.

 

Donc c'est cette Europe sans les nations, voire contre les nations, qui a présidé aux desseins européens depuis le départ. Au début, à très bas bruit, parce que tant qu'il n'était question que de la CECA ou même du marché commun on ne s'en apercevait pas, et quand on a voulu plaquer l'acte unique, qui est un acte de dérégulation généralisé, à commencer par les mouvements de capitaux, puis ensuite la monnaie unique, on est entré dans une zone à haut risque. La monnaie unique n'a pas amené les convergences supposées. Elle a accru les divergences : elle a renforcé les forts, elle a affaibli les faibles, elle a creusé l'écart entre notamment l'Allemagne et tous les autres. Je rappelle que plus de 60% de l'excédent allemand se réalise sur la zone euro. D'où la contradiction dans laquelle est l'Allemagne : elle vise la compétitivité externe, elle veut jouer dans la cour des grands à l'échelle mondiale, et en même temps elle déséquilibre la zone euro par sa puissance et par sa politique de déflation salariale.

 

Vous m'avez demandé comment sortir du piège dans lequel nous sommes, et chacun voit bien le piège. On évoque la sortie de la Grèce de l'euro. En principe le plan adopté le 21 Juillet a pour but de l'empêcher : il met les finances grecques hors d'eau pour 10 ans, à supposer que, naturellement, les contributeurs volontaires privés veulent bien passer à la caisse. Cela reste à voir, ce plan reste quand même aléatoire, mais théoriquement il règle le problème. Simplement, et il n'y a pas besoin d'être un grand économiste, il y en a beaucoup ici beaucoup plus grands que moi, pour comprendre qu'un pays comme la Grèce vit essentiellement du tourisme.

 

On sait très bien que la Grèce ne peut pas rétablir sa compétitivité compte tenu de sa gestion, il est vrai, très laxiste. Elle a perdu... je ne sais pas si c'est 15 ou 20 points sur l'Allemagne depuis 10 ans. Donc on ne voit pas comment la Grèce pourra rembourser les dettes qu'elle contracte. C'est ça la fragilité du problème posé par la Grèce, mais celui-ci n'est que l'arbre qui cache la forêt. La forêt c'est l'euro, parce que derrière la Grèce il y a le Portugal, il y a l'Espagne, il y a l'Italie qui emprunte à 5,79% par an, ce qui est considérable, même avec les interventions de la banque centrale.

 

Comment sortir de ce piège ? J'ai écrit au président Sarkozy au début du mois d'Août pour lui dire qu'il n'y a qu'une seule solution actuellement : c'est de permettre à la banque centrale d'acheter largement des titres de dette italiens et espagnols pour desserrer l'étreinte que les marchés financiers font peser sur ces pays. Si on pouvait aller jusqu'à la situation du Federal Reserve Board qui détient 1640 milliards de dollars de bons du Trésor - c'est quand même considérable - alors qu'aux derniers chiffres la Banque Centrale Européenne détient 120 milliards d'euros de titres grecs, irlandais, portugais, italiens ou espagnols - c'est un rapport de 1 à 10 ou 1 à 12 - donc si on pouvait aller dans ce sens là et si on pouvait l'annoncer publiquement avec l'accord des deux gouvernements, français et allemand, de manière suffisamment forte pour dissuader la spéculation, en disant que si la spéculation continuait à se déchaîner, il y avait cette capacité d'intervention, on pourrait faire reculer la spéculation.

 

Le président de la République m'a téléphoné, bizarrement. J'étais en vacances à Belle-Île et il m'a dit : "C'est très bien, c'est très intéressant, on a commencé d'ailleurs, mais on ne peut pas le dire publiquement parce que ça gênerait madame Merkel". Je pense que c'est vrai, je ne pense pas que ce soit une invention du président de la République, puisque le président de la République allemande, monsieur Wulff, 10 jours après a dit "C'est très discutable, est-ce que c'est très légal au regard du traité de Maastricht qui proscrit les avances monétaires de la banque centrale aux États ?" et j'ai vu que monsieur Jürgen Stark, "chief economist" de la banque centrale a démissionné. C'est plutôt bon signe, ça veut dire qu'il n'avait pas gain de cause et que les allemands sont effectivement partagés. Je crois très sincèrement que l'Allemagne, au fond, ne sait pas très bien ce qu'elle veut.

 

C'est mon interprétation, je me trompe peut-être, mais je pense qu'il y a un fort doute en Allemagne. Pas dans l'opinion publique, car l'opinion publique ne veut pas payer. L'opinion publique a payé pour les länder de l'Est, elle n'a pas envie de payer pour le Péloponnèse, la Calabre, l'Algarve, le Connemara. Je pense que l'opinion publique allemande n'a pas envie d'ajouter aux 2000 milliards de dette allemande les 3400 milliards de dette des pays sous tension. C'est le total de l'Italie, de l'Espagne et des 3 pays périphériques. Et on les comprend : ils tiennent à la responsabilité des États, qui est consignée dans les traités. Quand j'entends parler d'eurobonds ou de doublement des ressources du fonds de stabilisation, je me demande si les contribuables seront d'accord en Allemagne et accessoirement en France, mais en France, on ne dit rien, on paye. Probablement pas par générosité, mais par ignorance. Les allemands ont compris que eux devaient payer. Les français, rien que pour la Grèce, doivent mettre 40 milliards de plus mais ils ne semblent pas s'en être aperçu. Mais ça s'ajoutera aux 1640 milliards de la dette française proprement dite. Et ce n'est que le début, nous allons continuer le combat.

 

Donc la situation est très difficile parce que je pense que l'Allemagne n'est pas prête à réviser le traité de Maastricht et à dire qu'on donne à la banque centrale les prérogatives du Federal Reserve Board américain. Et pourtant, je crois que si on voulait sauver la zone euro, ce serait le bon sens. Il faudrait une vue longue, une vision large de la manière dont on veut faire évoluer l'Europe, et naturellement il faudrait codifier la manière dont les pays qui bénéficieraient de ces avances s'acquitteraient des remboursements.

 

La difficulté de l'Europe c'est que jamais, il faut le comprendre, la solidarité européenne ne remplacera la solidarité nationale. On peut faire un effort, 1% du PIB pour le budget européen, on pourrait peut-être le doubler en ajoutant des taxes mais on n'ira pas beaucoup plus loin, alors que les prélèvements obligatoires, la moyenne dans la zone euro c'est 40 points. Alors, 1 à 40, c'est 2,5%. La solidarité européenne c'est 2,5 et a solidarité nationale c'est 97,5%. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre, il s'agit d'une simple règle de 3, apprise chez nos instituteurs d'autrefois, mais voilà. Est-ce qu'on peut aller beaucoup plus loin ?

 

On peut essayer, de toutes façons il faudra que les pays qui emprunteront acceptent un certain nombre de règles. Ils l'acceptent difficilement, on le voit en Grèce, en Espagne avec "los indignados", etc. Ce n'est pas la Grèce qui va accepter de se laisser mettre sous tutelle, comme l'a dit à la télévision Jean-Pierre Jouyet. Mettre la Grèce sous tutelle, le pays qui a fait les Thermopyles, qui a inventé la démocratie, qui a résisté au fascisme italien, au nazisme allemand, courageusement, héroïquement... ce n'est pas un peuple que l'on met en cage. Une Europe qui débouche sur ce déni de démocratie, c'est au fond ce qu'il y a derrière la fameuse règle d'or, que j'appelle règle d'airain, c'est à dire la dépossession des Parlements de la souveraineté budgétaire. Je ne crois pas que ce soit la bonne voie. Donc il faut trouver des systèmes qui soient acceptables par tous, ceux qui tiennent à la responsabilité des États, qui est le bon sens, et ceux qui pourraient bénéficier d'une aide exceptionnelle.

 

Est-ce que ça peut marcher ? Jusqu'à un certain point, on peut faire durer le plaisir. De toutes façons, il faudrait se donner du temps et c'est l'avantage des plans européens qui ont été adoptés. Ils ne sont pas intéressants en eux-mêmes : ils ne sont pas crédibles. Mais ils achètent un peu de temps. Ils donnent le temps de réfléchir. Est-ce que les gens qui les ont adoptés sont capables de réfléchir et d'avoir une vue à long terme de ce qui pourrait marcher ? Ils ont tellement investi dans l'euro... mais l'euro comme monnaie politique conduisant au fédéralisme, c'est comme ça que ça a été vu dès le départ. On est au pied du mur. "C'est ici qu'il faut sauter". Mais on ne peut pas sauter, on est trop petits. 2,5 et 100 : on ne peut pas.

 

Les élites sont si attachées à ce qu'elles ont fait, depuis si longtemps, je vous l'ai dit, depuis 1983 c'était leur projet... et on peut dire de droite et du PS très largement, je mets à part mon voisin de gauche (il se tourne vers Arnaud Montebourg). C'est quand même quelque chose qu'on a jamais vu : des élites confesser leurs erreurs. Jamais vu ça. Jamais les élites ne confessent leurs erreurs. Elles peuvent changer de pied, complètement : les uns qui étaient pétainistes en 1940 peuvent devenir ultra-gaullistes en 1944. Quelques événements comme Stalingrad ou le débarquement américain en Afrique du Nord y aident. Elles changent complètement d'avis. Elles chantent les louanges de ceux qu'elles méprisaient hier et exècrent ceux qui les ont conduits sur la voie de la trahison avant-hier et qu'elles applaudissaient. Voilà, c'est ça les élites. Il faut leur faciliter le travail et à mon avis, si on pouvait garder le mot euro, ce serait bien. Mais euro comme toit commun, monnaie commune.

 

C'est à dire accepter probablement le défaut d'un pays, puis deux pays, puis trois pays, puis dire : "Écoutez, il faut aller vers un système d'ensemble", qu'on appellera la monnaie commune, l'euro monnaie commune, avec ce toit commun, un panier de devises. Après tout, on pourrait s'en servir dans les transactions internationales mais à l'intérieur on aurait ressuscité des monnaies nationales à usage interne dont le cours pourrait fluctuer dans une étroite bande de fluctuation, on a connu ça dans le passé, et tout cela serait renégocié tous les ans ou tous les deux ans.

 

On aurait de cette manière là le système souple dont on a besoin, le système qui aboutirait à abaisser le niveau de l'euro, qui conduirait à une monnaie beaucoup plus faible, qui redoperait la croissance en Europe, qui permettrait aux pays endettés de rembourser leur dette et qui nous donnerait un système à longue allée, un système sécurisant pour tout le monde parce qu'on saurait que ce système là est durable, et comme on dit soutenable, alors que le système de la monnaie unique n'est pas soutenable. L'Espagne et l'Italie, aujourd'hui, ne peuvent pas rester dans la monnaie unique compte tenu du taux auquel elles empruntent. Alors on peut les aider avec la banque centrale, mais même dans ces conditions là, je pense qu'un système qui n'est pas sûr sur le plan monétaire, il faut prévoir sa mutation.

 

Plutôt que de l'abandon ou de l'éclatement dont on entend parler, je préfère parler de mutation, parce que je tiens compte de la psychologie. La psychologie des européens, qui considèrent que l'euro est une réalisation magnifique et j'entends se gargariser sur ce thème maints hommes ou femmes politiques disant que c'est un achèvement supérieur, qui prônent de faire le saut qu'on ne peut pas faire vers un fédéralisme budgétaire qui serait un fédéralisme coercitif. Alors pour tenir compte de leur psychologie, qui est une chose très importante, je propose de garder le mot "euro" mais de lui donner un contenu différent.

Publié dans Protectionnisme

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