Des idées, mais pas de République

Publié le par Yohann Duval

Dans son dernier ouvrage intitulé "Refaire société", le collectif "La République des Idées" nous propose d'étudier les analyses ou les solutions envisagées par différents penseurs afin de mettre un terme à la "contre-révolution silencieuse" à laquelle nous assistons, véritable "retour au XIXème siècle", pour reprendre les termes de Pierre Rosanvallon, marqué par un accroissement des inégalités. Six contributions, de qualité très inégale, forment l'ossature de ce petit ouvrage très vite digéré.

 

 

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Exclusion et solitude

 

Robert Castel nous explique dans un premier texte que nous vivons dans une "société des individus". La célébration de l'individu, pour ne pas dire de l'individualisme, est ambiguë : d'un côté elle souligne que chaque être est autonome, mais de l'autre elle oublie que pour avoir les moyens d'exister comme un individu à part entière, il est nécessaire de disposer de "ressources de base". Jusqu'aux années 1970, les luttes collectives ont permis de donner aux citoyens des démocraties occidentales ces ressources. Cela a permis que "l'exercice complet de la citoyenneté" ne soit plus "un privilège réservé à une élite plus ou moins large".

 

Depuis, les réformes d'inspiration libérale ont transformé le paysage social, avec à la clé l'apparition du chômage de masse ou le développement de la précarité ("nouveaux pauvres", "travailleurs pauvres", etc.). Cette "bifurcation" dans la trajectoire de l'individu moderne a coïncidé avec l'apparition des discours voulant substituer à une logique de "droit" une logique de type "donnant-donnant", sous couvert de "lutte contre l'assistanat". On a ainsi vu récemment Laurent Wauquiez réclamer que les allocataires du RSA travaillent quelques heures, s'inspirant des politiques de Tony Blair ou de la loi Hartz IV.

 

Si la responsabilisation des individus est un objectif positif, on peut se demander si ce genre d'initiatives permet d'avancer dans ce sens. Exiger des plus faibles et des plus démunis, présentés à demi-mot comme des "parasites" ou des "profiteurs", une "autonomisation" a quelque chose de scandaleux car cette exigence oublie, pour reprendre les termes de l'auteur, qu'un individu "ne tient pas debout tout seul". Les personnes incapables de se prendre en main risquent ni plus ni moins que la mort sociale, ce qui est l'un des éléments-clé de l'analyse des situations de solitude qu'aborde Cécile Van de Velde dans un deuxième texte.

 

S'appuyant notamment sur une enquête de la Fondation de France datée de 2010, elle entend briser le mythe d'une solitude ne touchant que des catégories très précises de la population (femmes célibataires et personnes âgées, en particulier). La réalité est en effet bien différente : la solitude touche d'abord les milieux les plus fragiles (chômeurs, handicapés), sans distinction de sexe ni d'âge. Pour parvenir à "refaire société", elle préconise donc un meilleur "maillage social", avec "des interrelations entre l'État, la famille et les liens sociaux de proximité".

 

Héritage et économie

 

Le texte le plus intéressant du livre est incontestablement celui de Christian Baudelot : avec une précision clinique et s'appuyant sur les travaux de Thomas Piketty, il nous dépeint un tableau sombre de l'origine de la richesse et de sa répartition. Après avoir représenté un quart du revenu national au XIXème siècle, puis 5% en 1950, la part de la richesse héritée est estimée à 15% aujourd'hui et pourrait représenter jusqu'à 25% en 2050. Autrement dit, après un siècle de progression, le retour en arrière est spectaculaire et dramatique, car il menace l'idée de méritocratie et représente un danger évident pour la démocratie.

 

"Le rentier et le spéculateur dominent le cadre et l'entrepreneur : le passé dévore l'avenir". Triste constat ! Bien entendu, c'est dans le domaine du logement que le poids de l'héritage est le plus lourd : l'accès à la propriété concerne de plus en plus les ménages aisés. Elle s'est répandue, mais ne s'est pas diffusée aux catégories modestes. Les écarts se creusent entre les riches et les plus âgés d'un côté, et les pauvres et les jeunes de l'autre : un pauvre sur deux a moins de 35 ans. Un constat propre à la France, la situation évoluant de façon nettement moins spectaculaire au Royaume-Uni.

 

Dans ce cadre, la famille est le rouage central de la richesse héritée : rien d'étonnant dès lors que les jeunes propriétaires soient de plus en plus des fils de propriétaires. Les inégalités perdurent et se renforcent par ce biais ; il s'agit probablement de l'explication la plus crédible au phénomène empêchant les plus pauvres et les "nouveaux venus" sur le territoire français de progresser dans l'échelle sociale au fil des générations. Une phrase conclut parfaitement ce texte éclairant : "la France court ainsi le risque de devenir, dans tous les sens du terme, une société de rentiers".

 

Sur le plan économique, Blanche Segrestin et Armand Hatchuel font ensuite un constat qu'il n'est pas difficile de partager : les dirigeants d'une entreprise vivent sous la pression d'actionnaires qui n'œuvrent pas nécessairement pour son bien (à long terme). Pour remédier à ce problème et à ses conséquences (perte de cohésion interne et creusement des inégalités sociales), ils proposent deux solutions. Soit la création d'une norme d'entreprise basée sur un "objet social étendu" (bien être des salariés, défense de l'environnement...), pour ne pas se limiter à la seule rentabilité financière. Soit l'instauration de davantage de démocratie et d'une forme de solidarité entre tous les membres de l'entreprise vis-à-vis des décisions de gestion. Deux pistes intéressantes qui pourraient être mises en place rapidement, car elles n'impliqueraient pas de lourdes transformations institutionnelles : il ne s'agirait que de nouvelles options qui pourraient convenir, selon les auteurs, à nombre de jeunes entrepreneurs.

 

Discriminations et République

 

Tous les textes de cet ouvrage ne sont, hélas, pas aussi travaillés ni aussi recommandables. Deux d'entre eux sont même de purs réquisitoires contre les valeurs républicaines. Celui de Magali Bessone, d'abord, propose de lutter contre les discriminations raciales en les institutionnalisant, en les officialisant, en leur donnant tous les attributs d'une base légale. Elle veut en effet définir un "référentiel" révisable de manière constante (au gré des modes ou des nouvelles revendications communautaristes ?) afin de pouvoir établir des statistiques "sur une base raciale".

 

Le modèle républicain est un cadre permettant la lutte contre toutes les discriminations, sans exception, mais cela ne suffit visiblement pas à l'auteur, pour qui ces statistiques permettraient ensuite de promouvoir des programmes de discrimination positive, avec le naïf espoir qu'un jour, après avoir gravé dans le marbre le fait qu'un noir et un blanc (par exemple) sont "différents" et qu'ils méritent donc de ne pas être traités de la même façon (la discrimination positive, ce n'est ni plus ni moins que cela), ces politiques différentialistes deviendraient superflues. L'argumentaire ne parvient absolument pas à convaincre et provoque même, par bien des aspects, un certain malaise.

 

Le collectif nous a réservé le "meilleur" pour la fin : un texte de François Dubet, intitulé "Faire société par le côté gauche". Quelques pages assez typiques du regard que porte une certaine élite intellectuelle sur l'avenir du pays : la critique du "catéchisme républicain" et de la nation, que l'auteur n'envisage que comme un simple "club" sans réelle signification et au nom duquel les individus auraient trop longtemps été "écrasés", ne sert qu'à vanter les mérites de l'euro-libéralisme. Les refus de la "souveraineté européenne" et d'une mondialisation incontrôlée sont ainsi assimilés aux idées de l'extrême-droite et au rejet de l'étranger. Difficile de raisonner de manière plus simpliste...

 

Que nous propose donc l'auteur pour rénover la gauche ? Trois piliers : l'égalité, l'individu et la démocratie. Rien de particulièrement choquant a priori. En examinant le détail des propositions, en revanche, on y découvre sans surprise un condensé de la pensée "Terra Nova", à savoir : lutte contre tout ce qui est national (jusqu'aux programmes scolaires), célébration de "l'intégration européenne" (dogme à ne surtout pas remettre en question), défense exclusive des "outsiders" (c'est à dire de toutes les "minorités"), le tout en louant les bienfaits des "accommodements raisonnables", ces "petites" capitulations face aux communautarismes. Sacrée vision de la "modernité" ! Et triste perspective d'avenir à offrir à des citoyens qui ont plus que jamais besoin de repères...

Publié dans Lectures

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