Diaboliser Le Pen n'est pas une solution

Publié le par Yohann Duval

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Hier soir, France 2 lançait sa nouvelle émission politique : "Des paroles et des actes".

Le principe pouvait sembler séduisant : donner plus de 2 heures à un invité politique pour lui permettre de présenter son programme et de défendre ses opinions face à des contradicteurs issus du monde journalistique ou politique. Certains avaient beau persifler en apprenant que cette émission serait présentée par David Pujadas, l'un des rares journalistes à avoir eu l'honneur de recevoir la laisse d'or, nous étions nombreux à espérer beaucoup de ce nouveau rendez-vous. Pour cette première édition, Pujadas avait choisi Marine Le Pen, en difficulté dans les derniers sondages. L'occasion de mettre la "candidate anti-système" face à ses contradictions ?

Au bout d'une demi-heure, il fallait déjà avouer que l'enthousiasme initial s'était envolé. Perdu au milieu des photos de famille, des vidéos d'époque et des analyses d'étudiant de première année de psychologie, le télespectateur ne pouvait que s'estimer floué. Marine Le Pen était mise au second plan, et les journalistes se focalisaient sur les déclarations d'époque de son père. A cet instant de la soirée, Pujadas semblait déjà très fier d'avoir transformé une émission prometteuse en un ersatz de "Vivement Dimanche".

Passé cette première partie sans intérêt vint le moment des questions économiques. Plutôt que de laisser Marine Le Pen développer son programme avant de l'attaquer, François Lenglet prenait l'initiative, à l'aide de tableaux soigneusement choisis supposés prouver que la réindustrialisation de la France est une folie et la sortie de l'euro une imbécilité. Utilisant le même ton moqueur qu'un instituteur face à une élève un peu lente, il nous présentait (sur un seul trimestre) les performances de la France et de pays "comparables" : Allemagne, Royaume-Uni, Etats-Unis. Les Etats-Unis, un pays comparable économiquement à la France, vraiment ? Sans montrer un génie particulier, la présidente frontiste pouvait contrer les arguments invoqués avec une facilité déconcertante, tant l'échec des politiques monétaires et industrielles menées actuellement est patent. En évoquant les économistes en vogue (Rosa, Allais, Sapir, Nikonoff...), elle ajoutait que la sortie de l'euro était envisageable et envisagée par des citoyens de tous les bords politiques. Toujours aussi sûrs d'eux, Lenglet et Pujadas tentaient à nouveau vainement de ridiculiser les positions lepénistes. Sur le protectionnisme par exemple, Lenglet s'emportait : "Vous allez multiplier le prix des téléphones et des téléviseurs par deux !". "Et pourquoi pas par quatre, dix, cent ou mille ?" se disait-on alors, stupéfaits par le fait qu'un prétendu spécialiste, à court d'arguments, sorte des chiffre de son chapeau pour effrayer l'audience. Surtout, ne jamais remettre en cause le dogme du libre-échange qui fonctionne si bien... face à une telle subjectivité et une telle volonté de moquer la candidate à la présidentielle, le résultat était inévitable : malgré quelques hésitations, Marine Le Pen sortait gagnante de l'échange.

Cécile Duflot, secrétaire nationale d'Europe Ecologie Les Verts, entrait alors en scène. Sûre d'elle, elle attaquait bille en tête son interlocutrice, en lui prêtant une intention qui n'est manifestement pas celle du FN : expulser rien de moins que 10 millions de personnes. "Vous n'avez absolument rien compris" assénait la présidente du FN à sa jeune opposante. Gardant son calme face à une écologiste sonnée après ce premier uppercut, Le Pen prenait tranquillement l'ascendant au fil des minutes. Par la suite, en commençant à développer un fumeux argumentaire favorable à la dépénalisation du cannabis, Cécile Duflot s'engageait sur un terrain glissant. En face, Le Pen se contentait de répondre que face aux problèmes du quotidien, le cannabis n'était absolument pas un problème qui préoccupait les français... et qu'elle ne souhaitait pas voir la France jouer le rôle de dealer. Arguments assez démagogiques mais visiblement suffisants ; la pauvre Duflot avait beau gigoter, elle n'était dès lors plus qu'une proie bruyante dans les griffes de l'invitée du soir.

L'épisode suivant mettait en scène Fabien Namias, fils de Robert Namias. Le duel des héritiers n'allait rien donner de bien intéressant. Quelles alliances ? Quels ministres ? "Quel intérêt ?" aurait-on pu répondre. A peine avions-nous le temps d'esquisser un sourire ironique en imaginant Gilbert Collard en ministre de la justice que la dernière partie de la soirée commençait.

Cette fois, Marine Le Pen faisait face à Caroline Fourest, auteur d'un livre sur la présidente du FN, et Laurent Joffrin. Fourest, obsédée par deux phrases (assez ambiguës, au demeurant) datant de 2007 et trouvées sur le site Internet du parti, parviendra à déstabiliser la candidate frontiste pour la première fois de la soirée mais sans pour autant prendre le dessus. La cacophonie se poursuivra avec l'intervention de Joffrin, d'une agressivité rappelant ses éructations contre les partisans du non au référendum de 2005. "Xénophobe ! Raciste !" Le barbichu journaliste s'enfonçait dans le ridicule... l'émission se terminait ensuite dans la confusion, Fourest se concentrant sur son histoire de 2007 et d'autres pécadilles, Joffrin postillonnant à qui mieux mieux, Le Pen haussant le ton, Pujadas tentant timidement de recadrer le débat, comme un élève de CE2 tenterait de recadrer une classe de collégiens en ZEP.


Une fois la télévision éteinte, il était possible de faire plusieurs observations :

- Il est indéniable que cette émission a du potentiel. Néanmoins, elle ne pourra devenir incontournable que si Pujadas et ses amis apprennent les bases de la rhétorique et s'ils se montrent aussi incisifs face aux candidats du PS et de l'UMP. Malheureusement, cette probabilité étant proche de zéro, l'émission risque de rapidement montrer ses limites.

- Il existe donc encore des journalistes qui n'ont toujours pas compris que la diabolisation de certaines idées ne fait que les renforcer. Les partisans du oui au TCE ont pu constater l'échec de cette stratégie, mais qu'importe ! On ne change pas une équipe barbichue qui perd. Nul besoin d'agitation ou d'agressivité : une solide argumentation suffit à mettre en difficulté les représentants du FN. Si ce soir Marine Le Pen a eu le beau rôle, c'est uniquement car ses contradicteurs étaient venus avec l'idée de l'humilier. Ils ont évidemment échoué.

- Pujadas, Duflot, Fourest, Joffrin : France 2 ne pouvait-elle pas nous offrir mieux ce soir pour montrer les limites du programme de la candidate frontiste ? Fallait-il vraiment n'inviter que des européistes de centre-gauche contre elle ? Pourquoi passer autant de temps à critiquer le père, le grand-père et non les idées ?

- Encore deux ou trois émissions de cette trempe et Le Pen sera à 25%. Tous les Pujadas en herbe en porteront un peu la responsabilité.

 

 

Article publié le 24/06/2011 sur lepost.fr

Publié dans Front National

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