François Bayrou : homme providentiel ou imposteur ?

Publié le par Yohann Duval

L'élection présidentielle de 2012 approche. En cette période de rentrée politique, nous assistons à une offensive discrète mais réelle de zélotes du centrisme prêts à tout pour mettre en valeur celui qui vient d'engager les grandes manœuvres : François Bayrou.

 

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D'où vient François Bayrou ?

 

Il débute sa carrière politique à l'UDF, allié traditionnel du RPR (droite). Conseiller général, puis député, il arrive au ministère de l'Éducation nationale du gouvernement (de droite) d'Edouard Balladur en 1993. De son action à la tête du ministère, il ne restera qu'un fait d'armes remarquable : en voulant réformer la loi Falloux afin de faciliter le financement de l'école privée, il s'attire les foudres de plus d'un million de manifestants qui l'accusent de mettre en péril la laïcité. Son projet sera finalement jugé contraire au principe d'égalité par le Conseil Constitutionnel.

 

En 1995, il soutient le candidat (de droite) Edouard Balladur. Il reste ministre de l'Éducation nationale sous le gouvernement (de droite) d'Alain Juppé. A la suite de cette aventure gouvernementale, il prend le contrôle de l'UDF et tente sa chance lors de l'élection présidentielle de 2002 où il obtient 6,84% des voix. Soutenu par la droite lors de l'élection législative qui suit, il sait rendre la pareille. Les fusions de listes et les soutiens aux candidats UMP sont ainsi légion jusqu'en 2007. Il atteint l'apogée de sa carrière en obtenant 18,57% lors de l'élection présidentielle de cette même année.

 

Le MoDem, un parti au service de ses ambitions

 

Cette impressionnante performance le décide à fonder un nouveau parti : le MoDem. En dépit d'un parcours politique pour le moins hémiplégique, il décide qu'il est temps de révolutionner le paysage politique français en rassemblant les bonnes volontés de tous bords pour relever le pays. Un rassemblement autour de lui, entendons-nous bien.

 

Enivré par la perspective des succès futurs, il tourne le dos à ses engagements précédents et se déclare désormais indépendant du reste des partis de droite de gouvernement. Cette stratégie est un échec électoral total puisque d'une trentaine de députés UDF avant l'élection, il ne reste que 3 élus MoDem à l'arrivée.

 

Rapidement, des voix se font entendre ici et là pour dénoncer de "graves dysfonctionnements de gouvernance". Certains n'apprécient guère ses sorties excessives et ses attaques ad hominem lors des débats ou ses petits arrangements avec la vérité. Mais qui trouver de mieux que ses proches collaborateurs et ses amis de longue date pour témoigner de sa personnalité ?

 

Jean Arthuis le compare à un authentique gourou, en affirmant en 2008 au Journal du Dimanche qu'on ne "gouverne pas un parti comme une secte". Simone Veil, de son côté, considère le président du MoDem comme un "illuminé" et une "imposture". Au delà des querelles d'individus, le parti apparaît aux yeux de beaucoup comme un outil au seul service de sa personne. Thierry Cornillet n'hésite ainsi pas à qualifier de "suicidaire" la politique menée par un chef de file courant après une "chimère présidentielle".

 

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Quelles idées défend-il ?

 

François Bayrou aime se présenter comme le champion de la lutte contre la dette ; à l'instar de Nicolas Sarkozy, il soutient le principe de la règle d'or. Il s'agit probablement pour ce fervent croyant d'un moyen de se repentir, car il est bon de rappeler qu'il a été partie prenante d'un gouvernement qui a lourdement participé à l’aggravation des finances publiques du pays : entre 1993 et 1997, le déficit a toujours été supérieur à 3% et la dette est passée de 46 à 59,5% du P.I.B. Difficile de donner des leçons dans ces conditions : s'il avait vraiment été gêné par ce genre de gestion inconséquente, il aurait immanquablement démissionné. Manque de courage ? Approbation ? Opportunisme ? Chacun jugera.

 

Dans son livre 2012, état d'urgence, le président du MoDem nous annonce qu'il compte se focaliser sur deux autres priorités : l'instruction et la production.

 

Ancien ministre de l'Éducation, il égrène un chapelet de mesures visant à réhabiliter le rôle des enseignants (et à soigner par la même occasion son électorat). Des propositions qui alimenteront à n'en pas douter le débat, mais qui ne sont pas chiffrées. Cela ne semble pas poser de problème au Béarnais, qui profite de ce léger oubli pour demander "à ceux qui trouvent que l’enseignement est trop cher, quel serait le coût de l’ignorance ?". Une jolie pirouette qui permet d'éviter l'embarras.

 

Pour ce qui est de la production, le futur candidat souhaite encourager les entreprises à recréer des emplois industriels. N'oubliant pas d'où il vient, il conserve un certain penchant pour le dextro-centrisme. Il est ainsi opposé aux 35 heures, veut une augmentation de 2 points de la T.V.A. et exige plus de flexibilité à l'embauche. Il se refuse toujours à porter un regard critique sur le libéralisme et rejette toute idée de protectionnisme ou de démondialisation, perçus comme des "leurres mortels". Dans un entretien à la République des Pyrénées, nous trouvons l'exemple qu'il entend suivre.

 

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L'Allemagne, un voisin fascinant

 

La fascination envers notre grand voisin d'outre-Rhin est une caractéristique largement partagée dans la classe politique française. François Bayrou ne déroge pas à la règle et prend donc régulièrement exemple sur l'Allemagne pour motiver ses choix et ses propositions. Grâce aux coalitions dépassant les clivages traditionnels, la nation allemande aurait trouvé le moyen de rayonner dans le monde. Le tableau semble parfait. Une source d'inspiration !

 

Cependant, la réalité y est pourtant loin d'être rose pour les classes populaires. Une étude menée par le comité d'études des relations franco-allemandes de l'Institut Français des Relations Internationales (I.F.R.I.) daté d'avril 2011 établissait ainsi que "L’Allemagne présente des carences par rapport aux autres pays de l'O.C.D.E." dans les domaines de l'accès à l'éducation, de la lutte contre la pauvreté et de l'insertion sur le marché du travail. Par ailleurs, loin de l'image d’Épinal d'un peuple uni acceptant sans broncher les régressions sociales, la contestation des "jobs à 1 euro" (comparable à l'idée de Laurent Wauquiez) et des "mini-jobs" (contrats précaires) n'a jamais faibli.

 

Le Béarnais invoque également l'exemple allemand pour défendre au passage l'euro : si nos cousins germains peuvent réussir, pourquoi pas nous ? La monnaie est la même, mais les résultats diffèrent. Le constat est juste. Reste à comprendre pourquoi. L'économiste Jacques Sapir nous éclaire à ce sujet : l'Allemagne a fondé sa stratégie commerciale sur l'exploitation de ses voisins et le transfert d'une partie de sa fiscalité des entreprises vers les salariés et la population (ce qui explique les problèmes constatés par l'I.F.R.I.).

 

Selon lui, "l’Allemagne a réalisé l’équivalent d’une dévaluation de 10% au sein de la zone euro qui avait été conçue pour éviter en principe ce type de stratégie", et cette politique n'a été possible "que parce que les autres pays n’appliquaient pas une politique similaire". Pour résumer, copier le modèle allemand ne produira pas les mêmes résultats, puisque ces résultats sont précisément dus à l'unicité du modèle dans la zone.

 

En outre, ce modèle exportateur n'est pas réellement un projet d'avenir : les exportations allemandes sont réalisées en majorité vers les autres pays de la zone euro. Le problème que pose cette situation est qu'en cette période de crise, la cherté de l'euro étouffe les économies de certains pays de la zone. Les plans d'austérité s'y multiplient (Grèce, Portugal, Espagne, Italie, Chypre) ce qui entraine une baisse du niveau de vie et réduit mécaniquement les débouchés pour les produits allemands. Est-il raisonnable de s'engager sur la voie d'un modèle en bout de course qui commence à montrer ses lacunes et dont nous ne pourrons plus recréer les conditions favorables à son instauration ?

 

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L'européisme comme nouvelle religion

 

Cette défense acharnée de l'euro et cette idolâtrie envers l'Allemagne nous amènent naturellement à ce que l'on peut considérer comme la dernière caractéristique de François Bayrou : son européisme inaltérable. Si la coopération entre nations européennes est évidemment souhaitable, le débat sur la forme que doit prendre cette coopération peut et doit avoir lieu. Il n'y a pas qu'une seule Europe possible, et c'est heureux !

 

La zone euro souffre et le statu quo est devenu intenable. Plusieurs voies sont possibles : l'union politique complète (fédéralisme), mais les peuples n'en veulent pas, comme en témoignent les consultations référendaires récentes. Ou alors les chemins alternatifs, qui vont d'une redéfinition du fonctionnement de la zone au passage d'une monnaie unique à une monnaie commune.

 

Nous pourrions légitimement penser que le Béarnais tirerait les conclusions de l'échec patent de l'orientation fédéraliste prise par l'Union européenne, orientation qui risque à terme de détourner les Européens de l'idée même de coopération entre états. Pas du tout. Tel un médecin charlatan qui inocule un virus à ses patients afin de mieux monnayer ses vaccins, François Bayrou a la solution ultime à tous les problèmes de notre continent : l'Europe ne fonctionne pas ? Il faut plus d'Europe !

 

Il fait en effet partie de ceux qui ont toujours soutenu la construction de l'U.E. libérale dont les faiblesses éclatent au grand jour. Il a milité pour le traité de Maastricht qui portait en lui tous les vices qui sont révélés aujourd'hui et qui avaient été dénoncés à l'époque avec vigueur par les partisans du non, pour le traité constitutionnel en 2005 que les Français ont rejeté à 55% puis pour le traité de Lisbonne qui trahissait ce vote. "Tout ce qui peut débloquer l'Europe, aussi peu que cela soit, je l'accepte et je le soutiens". Peu importent donc la démocratie et l'avis des peuples...

 

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Quelle stratégie pour 2012 ?

 

François Bayrou l'a annoncé : lui et son parti, le MoDem, veulent être indépendants.C'est la raison pour laquelle le candidat malheureux à la mairie de Pau s'attaque avec morgue aux grands partis de gouvernement. Cette omni-opposition pourrait être noble si elle ne se muait pas dans les faits en omni-compatibilité dès lors qu'il s'agit de négocier ici ou là des postes et des élus.

 

Ainsi, alors que le MoDem fait partie de la majorité municipale de Martine Aubry à Lille, le parti ne voit aucun inconvénient à faire liste commune avec l'UMP dans le Pas-de-Calais. Une même région, deux orientations : quand la soupe est bonne, à quoi bon rechercher la cohérence ?

 

Rien d'étonnant dès lors que François Bayrou nous explique que, si par malheur il ne se qualifiait pas pour le second tour en 2012, il soutiendrait le candidat le mieux placé. Il semble évident qu'une intense réflexion et une imagination hors du commun ont été nécessaires pour parvenir à une position aussi courageuse.

 

Bayrou président ?

 

La campagne de 2012 s'annonce longue et imprévisible. En profitant du calme aoûtien pour se lancer dans la bataille des idées, François Bayrou tente de faire oublier qu'il ne propose rien de réellement neuf. Il espère que son énième appel au rassemblement sur son nom sera cette fois entendu par des Français déstabilisés par une crise qu'il a, lui aussi, contribué à provoquer.

 

De l'avis de tous, le Béarnais semble mû par la seule volonté d'accéder à l’Élysée. En ces temps troublés où la nation a besoin d'un dirigeant capable d'affronter les pires difficultés, les citoyens sont-ils prêts à confier leur destin à quelqu'un qui a failli abandonner son combat politique en raison d'une simple caricature ?

 

Publié le 24/08/2011 sur "Le Plus" du Nouvel Observateur

A lire également : la réponse d'Yves Delahaie (militant MoDem) à cet article

Publié dans MoDem

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