Jacques Attali ou la difficulté d'accepter la réalité

Publié le par Yohann Duval

Quand Jacques Attali passe à la télé, j'ai beau savoir à quoi m'attendre, je ne suis jamais déçu. Cet étrange mélange de froide suffisance (alors que les faits ont quasiment systématiquement démenti ses prédictions) et de croyance quasi-mystique en l'Europe ne cessera jamais de me fasciner. C'est à croire qu'il a reçu pendant son enfance la visite des truculents "jeunes européens" dont l'excellent blog "L'espoir" nous relatait les pérégrinations dans un article récent ! Notre "expert" omniscient est en réalité l'un des meilleurs soutiens des "souverainistes" et des républicains attachés à l'expression de la souveraineté populaire : ses "analyses" ou ses "prédictions" sont si outrancières et fallacieuses qu'elles ne peuvent que provoquer le rejet. Ces derniers jours, avouons-le, nous avons été particulièrement gâtés.

 

 

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Les débats de la présidentielle - 13 Janvier 2012

Notre héros de l'européisme et Jean-Pierre Chevènement étaient les invités de l'émission "Les débats de la présidentielle", sur Public Sénat. Le débat portait sur la crise de la monnaie unique et sur les solutions à envisager : principalement, sortir de l'euro ou créer un état fédéral. Le sénateur de Belfort se lançait d'emblée dans la bataille, sans prendre de gants :

 

"Le risque est plutôt que l'euro nous quitte. Nous n'avons pas en perspective à prendre de décision : il n'est pas du tout impossible qu'à la suite d'un défaut de l'Italie, par exemple, ou bien si la France perdait son triple A et qu'elle venait à emprunter plus cher qu'elle ne prêterait à travers le Fonds Européen de Stabilité Financière - ou demain le Mécanisme Européen de Stabilité - le système puisse s'enrayer."

 

Après un bref échange sur la nécessité de passer d'une monnaie unique à une monnaie commune, Jacques Attali déroulait son argumentaire :

 

"Je le dirai d'un seul mot : l'euro disparaîtra, comme monnaie unique ou comme monnaie commune, si à échéance raisonnable, nous ne sommes pas dans un environnement fédéral."

 

"Nous sommes entrés dans une évolution historique, qui est que la banque centrale a créé un fédéralisme technocratique de l'Europe, de l'euro-zone. La banque centrale a remplacé les États."

 

Il était temps pour le sénateur de Belfort de rappeler certaines vérités :

 

"On confond le problème du fédéralisme et celui de la monnaie unique. Le problème du fédéralisme est beaucoup plus vaste. Pour faire une fédération, il faut avoir un projet qui soude les différentes composantes. L'Allemagne fédérale, c'est l'Allemagne, c'est le peuple Allemand, qui a une unité profonde. Les États-Unis, c'étaient les colonies Britanniques, c'est une nation. L'Europe d'aujourd'hui, c'est une bonne trentaine de peuples, un peu plus même, et, si je prends le domaine de la politique étrangère ou de la politique de défense, il n'y a évidemment pas de projet commun."

 

"Si vous voulez aller vers quelque chose qui solidarise toujours plus les peuples européens, qui peut-être pourrait rendre possible une construction fédérale, dont je ne veux pas écarter le principe à long terme, naturellement ça supposerait qu'il y ait une adhésion des différentes nations, car l'Europe n'est pas une entité déjà constituée. Ce n'est pas une nation."

 

"On ne peut pas parler de fédéralisme si on parle seulement de gouvernement économique de la zone euro."

 

Revenant ensuite rapidement sur les statuts de la BCE, Jean-Pierre Chevènement laissait entendre qu'ils avaient été imposés par l'Allemagne. L'ex-sherpa de Mitterrand protestait :

 

"Je faisais partie des négociateurs, et on ne nous a rien imposé du tout, on a négocié cela en toute liberté".


La passe d'armes continuait, et le Che répondait de manière ironique :

"C'est grave, alors ! Vous avez accepté les règles Allemandes. C'est un mark-bis, l'euro."

"Non, non, non. Absolument pas", se contentait de répondre son interlocuteur, sans prendre la peine d'esquisser le moindre argument. Il poursuivait néanmoins :

 

"Le fédéralisme découle tout naturellement de la construction européenne. Ou on avance vers le fédéralisme, ou l'Europe va s'effondrer".

 

"La monnaie unique ne tiendra pas s'il n'y a pas un fédéralisme. Le fédéralisme, ça veut dire quoi ? Ça ne veut pas dire "à la place" de la souveraineté nationale, mais "en plus" de la souveraineté nationale, un système qui permet d'avoir des recettes fiscales européennes et qui permet à l'Europe de remplacer les nations dans la relance."

 

L'argument est classique : le fédéralisme ou la mort ! La contradiction évidente entre le fait de dire que l'Europe "remplacera" les nations... tout en niant qu'une souveraineté européenne serait nécessairement "à la place" des souverainetés nationales mérite d'être relevée. À ce moment du débat, l'animateur décidait de nous montrer une vidéo de Jacques Sapir, très didactique.


"L'U.E. n'est pas perçue aujourd'hui comme un adversaire crédible face à la nation."

 

"On sait que le gouvernement Français a, depuis le traité de Maastricht, consenti à des abandons de souveraineté relativement importants. On sait d'ailleurs que ces abandons ont été unilatéraux, ou en tous cas qu'ils n'ont pas été imités par tous les pays, en particulier dans le cas de l'Allemagne. Aujourd'hui, ce sont les règles européennes qui doivent se conformer à la constitution Allemande et non l'inverse. Mais dans le même temps, ces abandons de souveraineté pourraient être révoqués d'un simple trait de plume."


Face à ces quelques vérités, Jacques Attali, dont l'argumentation éblouissante n'était selon tout vraisemblance pas suffisante, décidait d'utiliser son joker et de disqualifier l'économiste. Pour cela, il utilisait les bonnes vieilles méthodes :

 

"Jacques Sapir se trouve être le conseiller économique de madame Le Pen. Je suis surpris qu'on ait entendu monsieur Sapir, conseiller économique de madame Le Pen, comme le seul expert."


Bien entendu, cette assertion est fausse. Il suffit de se remémorer certains articles récents de l'économiste pour constater le ridicule de cette "accusation" visant à fuir le débat de fond et à éviter de fournir une argumentation sérieuse... cela n'empêchait pas le présentateur de remercier l'invité pour cette "précision utile" !

 

Loin de se laisser distraire par cette grossière manipulation, Jean-Pierre Chevènement revenait à la seule chose qui compte réellement dans un débat politique : le fond.

 

"L'idée, c'est d'agir par le canal de la BCE, qui ne se reconnaît aucune responsabilité en matière de change. L'euro, à un moment, c'était 80 centimes de dollar. Nous connaissions une certaine croissance : c'était l'époque 1998-2001. Mais avec un euro à 1,30 ou à 1,60 évidemment, nous sommes une zone de stagnation. Nous sommes la mer des Sargasses. À l'échelle mondiale, l'Europe est le seul continent où il n'y a aucune perspective de croissance, où les entreprises se refusent à investir, où les délocalisations sont massives. On transfère notre appareil de production vers les pays à très bas coûts, ou vers d'autres pays qui connaissent un taux de croissance, comme les États-Unis, de 2,5% alors que nous, c'est zéro."

 

"Nous avons abandonné tous nos pouvoirs. Nous nous sommes défaussés, c'est pour ça qu'il y a une colère dans le pays. Nous nous sommes défaussés de toute responsabilité sur des instances absolument technocratiques. Et quand on parle de fédéralisme, il y a maldonne. Jacques Attali nous fait miroiter un fédéralisme des recettes, mais en réalité, il sait très bien que le fédéralisme dont parlent madame Merkel et monsieur Sarkozy est un fédéralisme budgétaire. C'est un contrôle des budgets. C'est une mise en tutelle des pays en déficit. Ce sont des sanctions automatiques, ou quasi-automatiques, frappant les pays les plus en difficulté. C'est idiot ! Et c'est coercitif. Et c'est anti-démocratique. C'est la voie ouverte vers une Europe post-démocratique. Moi, je ne veux pas de cette Europe là."

 

La messe était dite, et Jacques Attali ne pouvait plus que pester dans son coin en pensant à cet affreux "nationaliste" qui veut "se refermer sur soi" et empêcher l'accomplissement de son rêve de souveraineté européenne, qui ne pourrait que nous apporter le bonheur et nous libérer des marchés financiers. Un peu comme le non au référendum de 2005 devait être un drame apocalyptique pour la France. Ou comme l'euro devait nous amener la croissance et l'emploi.

 

 

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"Ce soir ou jamais" – 17 Janvier 2012

Le Mardi suivant, Jacques Attali était de nouveau invité pour nous faire profiter de son inaltérable modestie et de son insondable intelligence, dans "Ce soir ou jamais". Le format de l'émission l'obligeant à se contenter de brèves interventions, il nous a offert de furtifs éclairs de génie.

Ainsi, alors que le débat portait sur les marges de manoeuvre réduites du futur président Français en raison des contraintes européennes qui pourraient peser sur lui et que Marie-France Garaud venait de commencer fort en affirmant que la France ne pouvait pas être gouvernée comme un Land, notre brillant économiste tenait plus que tout à nous faire profiter de sa légendaire perspicacité. Il démentait formellement cette perte de souveraineté en soulignant, comme s'il s'agissait d'un point crucial, que le prochain président pourrait par exemple "décider d'autoriser ou non le mariage homosexuel". Réduire la souveraineté à la capacité de décider de mesures sociétales, voilà qui était en soi particulièrement remarquable, mais galvanisé par son propre enthousiasme, il poursuivait :

 

"Nous sommes entrés depuis trois semaines dans une ère historique totalement neuve, tout à fait prévisible d'ailleurs : la BCE s'est érigée en pouvoir fédéral technocratique. Moi, je crois que c'est bien comme étape intermédiaire, parce que nous avons enfin un pouvoir en Europe."


La technocratie comme progrès. Audacieux ! Oh, rassurez-vous, ce n'était pas terminé :

 

"Il n'y a pas plus de différence entre la Grèce et la Wesphalie qu'entre la Sicile et l'Italie du Nord. Tout ça, c'est des mystifications."

 

La nation ? Un complot ourdi par d'obscurs souverainistes, probablement. Puis, à  propos du référendum proposé par Papandréou en Grèce :

 

"La démocratie, ça ne consiste pas à avoir le droit de faire n'importe quoi."

Consulter le peuple, c'est donc n'importe quoi. Enfin, sur la création d'eurobonds et, plus généralement, d'un état fédéral européen :

 

"En Juillet, ça s'est réglé en quelques minutes. L'accord du 21 Juillet a été passé en moins de 3 semaines dans tous les parlements. Il suffirait de le faire à la même vitesse !"

 

Limpide ! Yvan Rioufol, ce rabat-joie, relevait néanmoins un petit détail :

 

"En Europe, il y a des européens. Il y a des peuples. Les peuples sont raisonnables, peut-être ont-ils une autre vision, différente de la votre, qui est aussi valable que la votre. Ne décidez pas pour tous les autres de ce qui doit être bon ou pas pour l'Europe. L'Europe souffre de ces décisions technocratiques ou élitistes qui sont indifférentes à la vie des gens."

 

Il est toujours courageux de tenter d'expliquer la notion de démocratie à un curé de l'européisme, qui considère que la technocratie est un progrès et que la consultation d'un peuple par référendum est une aberration... j'ai quelques doutes sur le succès de cette entreprise, cependant, et me prépare donc aux prochaines interventions marquées du sceau du génie de l'un de nos nombreux trésors nationaux de la pensée.

Publié dans Débats

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Peretz 15/11/2013 09:33

Avec un peu de retard (c'est le pb des blogs) je souscris entièrement aux propos des Chevenèmement et autres Sapir.J'ai beaucoup apprécié Attali dans ses débuts dans les années 60. Mais l'Europe
semblait alors être un espoir.Depuis quelques années ce "visionnaire" est devenu un dogmatique obstiné qui refuse de voir la réalité pour ne pas perdre son aura. Il devient un diafoirus ridicule.

Yohann Duval 17/12/2013 18:47



Et le pire, c'est qu'il le fait avec un mépris assez sidérant, en dépit de l'échec patent des idées qu'il défend.



nicolas 06/02/2012 22:26

merci pour ce papier. Les européistes sont vraiment incroyables! Il faut sortir de cette dictature et vite! Nous ne pouvons rien faire parce que nos élites nous trahissent: cette politique de
collaboration (disons le franchement) ne cessera pas si le peuple ne réagit pas!

Yohann Duval 06/02/2012 23:45



Je pense que le temps de l'aveuglement concernant les questions européennes est révolu. Il va maintenant falloir travailler pour proposer une alternative crédible...