Jean-Pierre Chevènement invité d'Alain Bedouet dans "Le téléphone sonne" sur France Inter

Publié le par Yohann Duval

Jean-Pierre Chevènement participait à l'émission "Le téléphone sonne" aujourd'hui, sur France Inter.
Le podcast de l'émission est disponible ici. Elle avait pour thème le retour de la morale à l'école.

 

 

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Où est la morale en politique ?

 

Montesquieu nous explique que la vertu est au principe des gouvernements républicains, et que c'est la raison pour laquelle la République tire sa puissance de l'éducation. Il est évident que l'exemple de la vertu devrait venir d'en haut et qu'on ne peut que condamner ceux qui donnent le spectacle affligeant que nous voyons. Alors je ne veux pas accuser à tort et à travers, il faut que des procédures judiciaires soient engagées, de façon à ce qu'on puisse identifier ceux qui se sont rendus coupables d'agissements délictueux, voire criminels. Maintenant, je dirais, ne faisons pas comme si nous étions des enfants : les sociétés humaines ont toujours été imparfaites. C'est à lutter contre ces imperfections que chacun doit s'attacher, qu'il s'agisse des responsables politiques qui ont reçu le mandat du peuple, ou qu'il s'agisse des enseignants, qui ont aussi une tâche magnifique qui est de former le jugement des enfants, qui est de leur transmettre les connaissances. Il faut que chacun fasse son métier, et que naturellement la loi s'applique dans toute sa rigueur à ceux qui, haut placés, donnent l'exemple du contraire de la vertu.

 

Est-ce le rôle de l'école de faire la morale ?

 

Une école qui n'instruirait pas ne pourrait pas non plus éduquer. Il faut rétablir une juste hiérarchie : l'école doit d'abord instruire. En même temps, elle doit transmettre des valeurs. Pas n'importe lesquelles, bien évidemment. C'est là que je trouve que la circulaire de rentrée sur la réintroduction de l'instruction morale à l'école primaire pêche quelque peu ; les valeurs de l'école sont les valeurs de la République : liberté, égalité, fraternité mais aussi laïcité, solidarité, et il faut mieux faire le lien entre l'éducation civique - qui avait été supprimée en 1968 par un gouvernement de droite, monsieur Edgar Faure étant ministre de l'éducation nationale, et que j'ai rétablie en 1985 - et l'éducation morale. Et il me semble que le lien, c'est l'idée de citoyenneté. La République repose sur la vertu, ce qui, dit Montesquieu, demande une préférence continuelle de l'intérêt public au sien propre, donne toutes les vertus particulières. Ça veut dire que c'est un effort, et par conséquent l'éducation du citoyen, très liée à l'histoire du pays, à l'histoire de France, à l'histoire de notre nation avec ce que cela implique, avec une référence constante à l'intérêt général, ce lien il faut le faire mieux que ce n'est le cas dans la circulaire de rentrée, où on dit : "L'instruction civique s'occupe des institutions de la République". Elle ne s'occupe pas que des institutions, elle s'occupe des valeurs qui sous-tendent la République. La circulaire ajoute : "L'instruction morale postule que l'école s'occupe de la personne dans sa liberté individuelle comme dans ses relations avec autrui". Il y a une espèce de dichotomie qui me gêne un peu. Je pense qu'il faut mieux faire le lien entre l'instruction et l'éducation, entre la République et ses valeurs, et puis la morale républicaine, qui quand même est une vieille chose : déjà Jules Ferry en 1882 disait que le législateur ne devait pas hésiter à inscrire au nombre des vérités premières que nul ne peut ignorer les notions du devoir et du droit, et qu'il devait affirmer la supériorité morale de l'état républicain, premier garant des libertés. Tout ça est nécessaire si on veut respecter le principe de laïcité.

 

(...)

 

J'ai entendu tout à l'heure une intervenante qui pointait la différence entre ce que l'école était censée apporter sur l'éducation morale et ce qui se passait dans la société au niveau politique, des hommes d'affaires, du capitalisme financier, etc. Évidemment, elle a raison : il y a une tension entre cette société dominée par le capitalisme financier et des écarts de plus en plus abyssaux entre les revenus et les patrimoines, et d'autre part les valeurs qu'affirme l'école. Il faut le dire clairement : il y a une contradiction motrice entre les valeurs que veut promouvoir l'école, qu'elle doit promouvoir, et ce que nous voyons dans la société. On devrait résorber cet écart. Est-ce qu'on le résorbe ? Évidemment, non. Donc ça pose une question de fond : que faut-il faire pour résorber cet écart ? De ce point de vue là, je ne critique pas le fait qu'on a réintroduit l'instruction civique et morale. C'est en soi une bonne chose. Mais il faut que l'école s'arrête au seuil de la conscience de chaque enfant. On n'a pas à modeler les consciences. Là, ce serait outrepasser une certaine ligne. L'État éducateur doit former le jugement et il doit prendre quelques règles simples qui découlent de la citoyenneté, de l'intérêt général, du refus des intérêts particuliers et du refus surtout de l'hyper-individualisme libéral, tel qu'on l'a vu se développer depuis une quarantaine d'années, qui mine l'école et qui empêche de poser clairement le problème de l'école car il n'y a pas d'école de la République qui vaille sans République. C'est refaire la République qui est important, et naturellement au coeur de la République à refaire, il y a l'école. C'est un vaste sujet.

 

"Instruction morale" ou "débats philosophiques" ?

 

J'ai assez de considération pour les enseignants pour penser qu'ils sauront maintenir cette instruction morale à l'abri de toute espèce de conditionnement, de moraline, d'activités moralisatrices. Je crois qu'on peut faire confiance aux enseignants. Il est judicieux de partir de cas concrets. Il me semble quand même que l'enseignement de la philosophie s'applique à des enfants qui ont déjà une certaine maturité. Je pense que la philosophie est une bonne chose, elle est très liée à la République, c'est très important, de même que les humanités. Je regrette la régression des humanités dans les enseignemetns et dans les heures d'enseignements. Le fait qu'il y ait une instruction civique et morale, ça ne me gêne pas.

 

(...)

 

Les valeurs communes sont les valeurs communes aux citoyens. Elles peuvent être bafouées dans la réalité : la crise sociale, le communautarisme, la contestation irrationnelle des valeurs collectives, tout ça ce sont des réalités, mais ça ne doit pas nous faire oublier ce que nous avons en commun en tant que citoyens français et il faut l'expliquer clairement. Il y a une explication logique qui fait découler chaque notion d'une autre notion. Alors on nous dit : "Il y a malaise". Il y a quand même d'autres raisons au malaise. L'éducation nationale est en panne en France, depuis 1995. L'OCDE vient de sortir une statistique : le nombre de jeunes qui poursuivent leurs études de 15 ans à 19 ans a diminué de 5,5%. C'est tout à fait contraire à la préconisation que j'avais lancée en 1984 qui était de porter 80% d'une classe d'âge au niveau du baccalauréat, c'est à dire à 18 ans. Il y a des raisons objectives au malaise. Il suffit de lire le livre que j'ai co-écrit avec monsieur Chatel. On voit clairement que monsieur Chatel défend l'école comme une entreprise à laquelle il veut appliquer des recettes managériales, alors que je défends l'école comme institution de la République, reposant sur des valeurs qui sont : le savoir, l'effort, l'autorité des maîtres et les valeurs de la République, bien entendu. Ce sont deux conceptions différentes. Par ailleurs, on nous apprend également que les enseignants en France sont plus mal payés - alors ça mériterait sans doute qu'on regarde comment tout cela est fait - que dans les pays voisins, les pays de l'OCDE. Donc là aussi, c'est une des raisons du malaise. Il y a toujours du malaise, mais en même temps il y a toujours des raisons de se battre pour que les choses s'améliorent.

 

Conclusion

 

Il n'y a pas de contradiction entre l'éducation au jugement critique et d'autre part la reconnaissance d'un certain nombre de valeurs civiques, cela va de pair. Mais pour tout cela, pour éduquer à la liberté, l'école doit d'abord instruire, il faut le rappeler.

Publié dans Entretiens

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