L'Europe, un bouc-émissaire, vraiment ? Réponse à Florence Gabay

Publié le par Yohann Duval

Florence Gabay nous livrait ses états d'âme hier dans un article intitulé "L'Europe, bouc émissaire de la crise". Elle y déplorait les attaques portées contre une Europe qu'elle chérit tant, du haut de son statut de "Vice-Présidente déléguée générale pour la culture et le mécénat de l'Institut Robert Schuman pour l'Europe" (rien que ça !). Ses arguments étaient-ils recevables ? L'Union européenne est-elle effectivement la victime expiatoire d'une horde de démagogues et de populistes en quête de responsables à dénoncer ?

 

 

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Je ne suis pas certain que dire "merci" soit leur premier réflexe aujourd'hui...

 

 

Passons rapidement sur toute la première partie, qui ne consistait, pour faire simple, qu'à féliciter séguinistes et chevènementistes pour la qualité de leurs arguments – c'est toujours agréable, mais cela ne fait guère avancer le débat – et entrons directement dans le vif du sujet, à savoir l'argumentation européiste qui suivait l'éloge des souverainistes.

 

 

"Alors même que l’Europe sert justement à régler les marchés et donner aux nations des outils de régulation puissants et cohérents, elle est désignée comme l’apôtre de l’ultra-libéralisme et la responsable de la crise. Incroyable tournure des évènements !"

 

 

Incroyable ? Pas vraiment. Voir en l'Union européenne actuelle le régulateur des marchés est au mieux un pur acte de foi, au pire une plaisanterie de mauvais goût. Le fait est que l'Acte unique européen, adopté dans des conditions rocambolesques (en témoigne cette vidéo, entre 26:30 et 27:40), a été le point de départ de la dérégulation financière tant décriée aujourd'hui. De plus, contre les peuples, se dresse désormais ce qu'Aurélien Bernier appelle un "arsenal juridique" qui interdit toute politique s'éloignant un tant soit peu du cadre libéral de la sacro-sainte règle de la "concurrence libre et non faussée". Qu'un pays tarde à transposer certaines directives européennes et il sera même puni par des amendes ! Il faut en effet rappeler que, partout en Europe, le droit national est désormais subordonné au droit européen. Partout sauf en Allemagne, qui est aussi la seule nation à avoir su tirer son épingle du jeu depuis plusieurs années. S'agit-il vraiment d'un heureux hasard ?

 

 

"Or, une telle vision ne saurait devenir majoritaire parmi la communauté des experts"

 

 

De quelle "communauté des experts" parlons-nous ? Nous constatons aujourd'hui les ravages provoqués par cette "expertocratie". Fort heureusement, dans une démocratie, l'avis des experts compte moins que celui du peuple dans son ensemble.

 

 

"Car les défauts si souvent reprochés de l’euro sont à maints égards d’indéniables qualités. L’euro est fort dit-on"

 

 

L'euro est cher, en effet. Alors qu'à son lancement il était à 1,16 $, puis à 0,8 $ en 2000, il est aujourd'hui proche des 1,4 $. Soit une surévaluation de plus de 20% ! L'auteur du texte ne cherche d'ailleurs pas à le nier, en affirmant qu'il "demeure trop fort" quelques lignes plus loin. Mais pourquoi dire qu'il est trop fort s'il s'agit d'une qualité ? La réalité est qu'une monnaie trop chère pénalise la compétitivité de nos entreprises, nuit à notre balance commerciale, encourage les délocalisations et accélère la désindustrialisation. Il n'y a pour ainsi dire qu'un pays qui bénéficie de la monnaie unique, l'Allemagne, qui réalise la majeure partie de ses excédents commerciaux dans la zone euro. Elle peut se permettre d'avoir une monnaie surévaluée car elle dispose de monopoles techniques et d'un tissu industriel incomparables.

 

 

"La crise est commune (elle l’eût été tout autant sans l’euro !)"

 

 

Rien n'est moins sûr. L'euro, dans sa forme actuelle, est un handicap majeur pour nos économies. Il n'explique pas tout, bien entendu, mais il représente, désormais, incontestablement plus un problème qu'une solution.

 

 

"L’euro n’est pas au mieux, mais à quelle situation eussions-nous dû faire face sans l’euro, avec une monnaie fragile et incapable de répondre à grande échelle aux défis de l’incertitude des marchés ? Sans doute une catastrophe bien plus grande encore."

 

 

"Sans doute" ? L'argument des dix plaies d'Égypte, que l'on peut également résumer par l'expression "si ma tante en avait", a déjà été utilisé à maintes reprises par les partisans du oui au référendum de 2005. Lorsque le non l'a emporté, les invasions de sauterelles annoncées n'ont, sauf erreur de ma part, pas eu lieu. Ni en France, ni aux Pays-Bas. Ni au Danemark en 1992, d'ailleurs. Ni même en Irlande en 2008, à bien y réfléchir.

 

 

"Où est l’ultra-libéralisme dans une politique monétaire commune et responsable, protégeant les membres de la zone et contribuant à harmoniser encore davantage leurs situations ? "

 

 

La réalité est bien différente : l'euro a renforcé les forts et affaibli les faibles. Il suffit de comparer la situation de l'Allemagne et de la Grèce avant et après leur entrée dans la monnaie unique. Où est l'harmonisation ?

 

 

"Loin de détruire la souveraineté des nations, la zone euro a donné aux nations, et en particulier à la France, l’opportunité de prendre sa part de responsabilité et pourquoi pas de jouer le rôle d’éclaireur, main dans la main avec l’Allemagne, voire d’anticipateur. "

 

 

Cela pourrait se discuter si l'Europe se limitait au seul directoire Sarkozy-Merkel. La Grèce, dont le Premier ministre a été grondé puis renvoyé pour avoir osé envisager de consulter son peuple, joue-t-elle un rôle "d'éclaireur" ? L'Italie, le Portugal ou l'Espagne, qui sont ou qui seront contraints à de terribles régressions sociales pour sauver le dogme d'une monnaie unique en décrépitude qui n'a jamais convenu et qui ne conviendra vraisemblablement jamais à leurs intérêts nationaux, jouent-ils un rôle "d'anticipateur" ?

 

 

"On le voit aujourd’hui, où la France continue de jouer un rôle absolument central sur le plan européen, proposant des mesures concrètes et ambitieuses qui finalement l’emportent. C’est là une sorte de grandeur nationale retrouvée, non pas aux dépens de l’Europe, mais pour l’Europe, avec l’Europe, et grâce à elle. L’Europe donne aux nations leur véritable potentiel et force de réalisation."

 

 

L'Allemagne joue un rôle central, c'est vrai, grâce à son énorme potentiel économique. La France la suit péniblement, et sa voix est de moins en moins audible à mesure que la défense du triple A, seul horizon de Nicolas Sarkozy dans la crise que nous traversons, devient de plus en plus délicate. Les autres nations sont exaspérées et subissent en grinçant des dents les diktats du couple franco-allemand et de la technocratie européenne. C'est cela leur "grandeur" retrouvée ? Il s'agit, manifestement, d'une pointe d'humour noir.

 

 

"Dans toute situation de crise, il faut un bouc émissaire, une entité qui symbolise la totalité des maux et qui prend toute la responsabilité des évènements. Aujourd’hui, ce bouc émissaire s’appelle l’Europe."

 

 

L'Europe ? Allons, non. L'Union européenne, dans sa forme actuelle, en revanche, a une lourde responsabilité dans la crise, c'est là un fait indéniable. L'opinion des peuples a été bafouée à de nombreuses reprises et nous ressentons aujourd'hui les conséquences terribles de ces dénis de démocratie.

 

 

"Alors même que cette dernière est le rempart, elle est désignée comme le coupable."

 

 

Le mythe de "l'Europe qui nous protège" a vécu. Je ne suis pas certain que les manifestants de la place Syntagma partagent cette vision d'une U.E. protectrice. Nous ne pouvons que constater que les tensions entre nations s'accroissent, précisément car un ou deux États veulent imposer leurs desiderata aux autres. Un article d'Olivier Berruyer est à ce sujet édifiant : il ne s'agit plus simplement de méfiance, mais littéralement de haine ! Les élites européennes, par leur aveuglement idéologique et leur dogmatisme tendant vers l'autisme pour tout ce qui touche à la question de "l'intégration européenne", sont les principales responsables de cette situation.


 

"Nous ne pouvons nous empêcher de verser dans une certaine inquiétude de voir ainsi la seule issue possible à la crise en devenir l’unique responsable."

 

 

Margaret Thatcher nous disait, à son époque, qu'il n'y avait pas d'alternative au libéralisme. Chez les européistes, le discours est sensiblement le même : c'est "le fédéralisme ou la mort". Pourtant, les alternatives existent. L'attitude capitularde qui consiste à tout accepter au nom de "l'Europe" doit être combattue. Je crains malheureusement que la Vice-Présidente d'un institut portant le nom d'un des hommes politiques ayant voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain n'éprouve quelques difficultés à comprendre le concept de "combat", fût-il idéologique...

 

Publié le 23/11/2011 sur "Le Plus" du Nouvel Observateur

Publié dans Europe

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