La France est dans une impasse, comment l'en sortir ?

Publié le par Yohann Duval

La France n'a plus de projet. Elle semble douter d'elle-même et son avenir lui apparaît sombre. Les choix politiques assumés depuis plus de 30 ans au prétexte de la construction européenne ne lui ont guère été profitables et les défis auxquels elle doit faire face sont immenses. Comment la remettre sur de bons rails ? Dans son nouvel essai, "Sortir la France de l'impasse", Jean-Pierre Chevènement nous propose de poursuivre la réflexion débutée dans son précédent ouvrage, "La France est-elle finie ?". Plus bref, plus précis aussi, ce livre aux allures de pré-programme présidentiel, entend aborder sans ambages les questions qui deviendront cruciales en 2012.

 

 

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L'Europe et l'euro, deux éléments cruciaux pour la présidentielle

 

La crise de l'euro que nous subissons aujourd'hui révèle le vice constitutif de la monnaie unique : en voulant imposer à des pays aussi différents que l'Allemagne et la Grèce - en termes d'économie, de politique, de langue ou de repères culturels - une même monnaie, les élites européennes ont volontairement voulu faire oublier les réalités nationales. L'euro n'était, à vrai dire, que le cheval de Troie d'un fédéralisme rampant, projet que les peuples n'ont jamais embrassé.

 

En dehors du traité de Maastricht approuvé d'extrême justesse, c'est même toute la "construction européenne" qui s'est réalisée sans l'aval des peuples. Pire, quand en 2005 les français et les néerlandais se sont opposés au traité constitutionnel, les élites ont crié au "populisme" avant de négocier en catimini le traité de Lisbonne, ersatz de la constitution rejetée par référendum. Ce déficit de démocratie qui se ressent aujourd'hui ne semble pas près d'être comblé...

 

Nous assistons en effet depuis quelques mois à la multiplication des discours en faveur d'un "saut fédéral". Mais de quoi s'agit-il ? Les oligarchies qui nous gouvernent appellent "fédéralisme" le "coup d'État nécessaire à la préservation de leur pouvoir et de leurs privilèges". D'après elles, il convient de tordre le cou à la Nation, cadre de la démocratie où la volonté populaire peut s'exprimer, pour contraindre les Parlements à avaliser des décisions prises entre technocrates et financiers.

 

La solidarité européenne (souhaitable au demeurant) ne sera jamais aussi forte que la solidarité nationale. Peut-on réellement être surpris en entendant par exemple l'ambassadeur d'Allemagne, Reinhard Schäfers, déclarer que son pays ne sera pas "l'armée du salut" du continent ? Dans cette Europe qui ne sert qu'à asseoir la domination des marchés, l'euro ne pourra pourtant survivre que par d'importants transferts financiers entre États, ce que le traité de Maastricht exclut explicitement. L'impasse est évidente.

 

Quelles solutions envisager pour remettre l'Europe sur le chemin de la raison ? D'abord revoir les statuts de la Banque Centrale Européenne, pour ajouter à sa mission de lutte contre l'inflation des objectifs de croissance et d'emploi. Il faut également lui permettre de racheter des titres de dettes publiques, à l'instar de la "Fed" aux États-Unis. Cette politique de "quantitative easing" provoquerait une inflation modérée, qui n'a pas que des vertus, mais qui pourrait contribuer à déprécier un euro largement surévalué et qui permettrait un remboursement plus supportable des dettes. Il s'agit du plan A proposé par Jean-Pierre Chevènement.

 

Une autre solution, le plan B, serait la mutation de l'euro de monnaie unique en monnaie commune. Les monnaies nationales seraient restaurées et l'euro deviendrait ainsi un "panier de monnaies", qui vaudrait dans les transactions internationales et dont le cours serait fixé périodiquement au sein d'un nouveau système monétaire européen. Une coopération monétaire plus souple, plus durable, qui pourrait éventuellement être étendue au Royaume-Uni, à la Suisse, aux pays d'Europe centrale et orientale, à la Russie... ce "toit européen" pourrait permettre l'émergence d'une devise réellement européenne entre le dollar et le yuan.

 

Outre la monnaie, il conviendrait de revoir les traités qui "portent trop la marque du paradigme néolibéral sous l'influence duquel ils ont été conçus" et d'instaurer un protectionnisme (européen si possible) pour faire face aux pays "qui bénéficient d'un avantage social et environnemental exorbitant". La réalisation d'une "Europe européenne", à géométrie variable - qui n'est ni une "Europe américaine" sous influence de l'OTAN, ni une "Europe allemande" car "il ne suffit pas de se mettre à la remorque de l'Allemagne pour être un bon européen" - doit être la nouvelle perspective de l'Union Européenne.

 

 

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Un projet républicain pour la France

 

Que peut proposer un président de la République pour rendre au peuple français sa fierté ? D'abord, il est nécessaire d'en finir avec "l'antipopulisme" des élites qui "vise au discrédit du peuple et, à travers lui, de la démocratie". La construction européenne, bâtie sur l'idée de Jean Monnet de "démonisation des nations", comme si le nationalisme "allait nécessairement de pair avec la Nation alors qu'il n'en est que la maladie", n'est qu'un des avatars du combat de l'intelligentsia contre le patriotisme républicain.

 

L'avènement du capitalisme financier globalisé a fait croire à nos élites qu'il était désormais possible de s'affranchir de la Nation et de l'État. Nombreuses ont été les renonciations : perte de la souveraineté monétaire avec Maastricht, dérégulations avec l'acte unique, transfert de notre appareil de production dans les pays à bas coût entraînant un chômage de masse permanent... l'Europe et la mondialisation ont servi de prétextes à une privation de la souveraineté populaire, qui a entraîné une crise de la démocratie. Le ralliement des grands partis au néolibéralisme a provoqué un rejet du fait politique que l'on peut observer en mesurant l'abstentionnisme ou la montée des votes pour les partis extrémistes.

 

"Et si c'était d'abord la France qui ne s'aimait plus ?" s'interroge le sénateur belfortain, en constatant que l'idéologie du "multiculturalisme" est en vogue alors qu'elle est aux antipodes de la tradition républicaine. Refusant le "sans-papiérisme" car "l'immigration irrégulière va contre les intérêts des couches populaires que la gauche doit reconquérir", Jean-Pierre Chevènement réaffirme avec force que "la République n'a pas à s'adapter à des valeurs culturelles contraires aux valeurs qui sont les siennes". "Le multiculturalisme, même paré des meilleures intentions, retarde, voire empêche l'intégration, favorise le racisme qu'il prétend combattre et ne peut que déboucher sur la fragmentation sociale".

 

Pour sortir du cercle vicieux qui fait que "la résistance à l'intégration et le réflexe xénophobe s'alimentent l'un l'autre", il préconise de faire en sorte que tous puissent réussir leur vie scolaire puis leur vie professionnelle. Les jeunes ont avant tout soif de repères et l'école de la République peut leur en donner : c'est à l'école que l'on apprend à devenir libre et à s'affranchir du poids des traditions. C'est en outre par le biais de l'éducation que l'on lutte à la racine contre l'insécurité. Il convient donc de mettre au cœur des missions de l'école la transmission des valeurs républicaines (liberté, égalité, fraternité, laïcité, civisme) et des savoirs (en particulier la maîtrise de la langue française), mais aussi de restaurer l'autorité des maîtres, pour doter le futur citoyen d'une capacité à penser par lui-même.

 

Concernant la question du droit de vote des étrangers, le président d'honneur du M.R.C. ne souhaite pas séparer la nationalité de la citoyenneté. La naturalisation sur des critères simples d'intégration (comme la connaissance de la langue française) est à ses yeux préférable à une mesure qui "ouvrirait la voie à des votes ethniques ou communautaires qui renforceraient les communautarismes et leur conféreraient l'amorce d'une base légale". Il n'est pas non plus favorable à la dévalorisation du "roman national" et à la repentance qui en découle : il préfère parler de conscience de l'histoire, avec ses pages sombres qu'il est nécessaire d'assumer, certes, mais aussi ses pages glorieuses qu'il ne faut pas oublier.

 

Ce qu'il faut attendre du prochain président de la République, c'est qu'il affirme avec force la conception républicaine de la Nation, qui n'est ni une identité figée, ni une identité frileuse. Cela passe par un combat contre toutes les formes de racisme et de réflexes identitaires mais aussi contre "l'idéologie victimaire-compassionnelle" et l'angélisme, particulièrement répandus à gauche. Cela passe également par l'opposition au différentialisme, car l'idéologie du "droit à la différence" aboutit inévitablement à la "différence des droits".

 

Rappelant enfin que la "République est fille des Lumières", le sénateur affirme que le prochain président ne devra pas abdiquer face à "un obscurantisme paré des couleurs d'une illusoire modernité". "Un président de la République comptable de l'intérêt général ne doit pas céder à la démagogie antinucléaire", car il s'agit de l'un des rares atouts dont dispose la France. Pour garantir le futur du pays, il faut par ailleurs lui donner des perspectives de croissance à long terme, ce qui passe par une réindustrialisation qui pourrait s'appuyer notamment sur le développement de PMI à haute intensité technologique.

 

 

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Une candidature inévitable ?

 

Au cas où la gauche reviendrait au pouvoir en 2012, elle n'aurait pas le droit de décevoir : la désillusion qui suivrait serait porteuse de grands dangers. Pourtant, à l'exception notable d'Arnaud Montebourg, les primaires socialistes n'ont pas fait émerger une véritable alternative à "l'orthodoxie néolibérale" qui a mené le pays au bord du gouffre. "Les élites ne reconnaissent jamais d'elles-mêmes leurs erreurs", prévient l'auteur, alors comment faire bouger les lignes et faire avancer le débat sur les questions essentielles ? L'essai se termine sur une autre question, qui fait en réalité figure de réponse : "Y a-t-il d'autres moyens, les institutions de la Vème République étant ce qu'elles sont, que de se porter candidat ?"

 

Publié le 16/10/2011 sur "Le Plus" du Nouvel Observateur

Publié dans Présidentielle 2012

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