Le 21 Avril 2002 : une chape de plomb sur le débat politique français

Publié le par Yohann Duval

Jean-Pierre Chevènement a annoncé Samedi soir sa candidature à l'élection présidentielle de 2012. À peine venait-il de terminer son intervention qu'André Vallini, proche de François Hollande, agitait le spectre du désormais tristement célèbre 21 Avril 2002. Rien n'a changé depuis cette date : pour une grande partie du Parti Socialiste, Jean-Pierre Chevènement reste le bouc-émissaire de cette défaite historique. Comment analyser cette réaction pavlovienne ?


 

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Une absence totale de remise en question

 

Au lendemain du 21 Avril 2002, orphelin de son dirigeant emblématique qui a préféré fuir qu'aider à la reconstruction d'une formation politique sous le choc, le Parti Socialiste n'a pas envisagé la moindre remise en question. Il a donc été nécessaire de désigner un coupable : celui-ci ne pouvait être que le plus populaire des autres candidats issu de la défunte "gauche plurielle", à savoir Jean-Pierre Chevènement. Aux yeux de cette gauche, il était coupable d'avoir "volé" une partie des voix destinées à l'ex-premier ministre et d'avoir propulsé Jean-Marie Le Pen au second tour. 



Qu'importe, que le sénateur de Belfort ait été soutenu par une grande partie de citoyens qui n'auraient jamais voté pour les autres partis dits de gauche : des souverainistes, des gaullistes, des républicains de tous bords. Qu'importe également que ses idées aient été, sur certains points, en totale opposition avec le candidat socialiste, notamment sur les questions de la place de la France dans les institutions européennes, sur le dogme du libre-échange, sur l'omnipotence des marchés financiers, sur la sécurité. Curieuse conception de la démocratie que celle qui consiste à s'approprier les pensées des électeurs...

 

Le but de cette stratégie était évident : il s'agissait de se convaincre que le peuple, en éliminant le favori des sondages au premier tour, avait "mal voté", qu'il avait été "trompé", qu'il s'était "dispersé". La vérité était pourtant beaucoup plus simple : le bilan du candidat Jospin n'était pas si bon qu'il le prétendait et sa campagne, "brillamment" débutée par un simple fax et ternie par les petites phrases, n'était pas à la hauteur de l'événement.

 

Bilan discutable et campagne calamiteuse

 

Ce n'est pas le sénateur de Belfort qui avait déclaré le 3 Mars 2002, au journal télévisé de TF1, qu'il était "socialiste d'inspiration", mais que le projet qu'il proposait au pays n'était "pas un projet socialiste", ce qui avait marqué les électeurs de gauche. Ce n'est pas le président d'honneur du Mouvement Républicain et Citoyen qui affirmait de manière détendue que sur le sujet de l'insécurité, il avait "péché par naïveté". Ce n'est pas non plus lui qui avait déclaré, d'un ton badin, face à des ouvriers dont l'entreprise était sur le point de fermer que l'État ne pouvait pas tout. Ce n'est pas lui, enfin, qui avait dirigé le gouvernement ayant engagé le plus de privatisations et d'ouvertures de capital sous la Vème République (Crédit Lyonnais, GAN, CNP, Air France, France Télécom, Thomson, etc).

 

Le mythe du "bon bilan" qui a été entretenu depuis ne doit pas faire oublier le fait que Lionel Jospin n'a réussi à rassembler sur son nom que 11% des ouvriers au premier tour. Comment expliquer ce divorce avec les classes populaires, qui perdure aujourd'hui et qui oblige les plus cyniques des penseurs de gauche à chercher un peuple de substitution pour remplacer des électeurs qu'ils ne comprennent plus ? Tout simplement par la capitulation devant les forces du marché et par l'accélération de la course au fédéralisme européen. Il n'y a d'ailleurs rien d'étonnant à constater que le refus du traité constitutionnel de 2005 avait été, avant tout, un vote émanant des classes populaires et moyennes, c'est à dire celles qui subissaient les inconvénients de l'euro-libéralisme et de la mondialisation sans profiter de leurs rares bienfaits. Ce n'est pas non plus un hasard si, quelques jours avant le premier tour, Arnaud Montebourg déclarait que "le programme de Jospin, c'est le programme de Bayrou en moins bien".

 

Un objectif : empêcher tout débat

 

Le Front National est un épouvantail bien pratique pour le Parti Socialiste. Non seulement il permet d'étouffer toute contestation sur certains sujets essentiels, tels que le protectionnisme (il suffit de se souvenir du flot de critiques dont a été l'objet Arnaud Montebourg lors de la campagne des primaires sur ce sujet), la sécurité ou l'immigration (l'accusation de lepénisme est devenue quasiment systématique dès que le sujet est évoqué), mais le souvenir du 21 Avril 2002 permet de maintenir l'unité d'un parti et d'une "famille politique" pourtant largement divisés.

 

Le clivage gauche-droite perdure donc, tant bien que mal, alors qu'il a perdu une large part de sa signification. Le spectre d'une élimination du candidat socialiste au premier tour est l'un des éléments qui aident à limiter l'offre politique et à empêcher le renouvellement des idées. Ces appels au "vote utile" pour les "principaux candidats" ne contribuent malheureusement qu'à générer un sentiment d'impuissance et d'agacement, qui se traduit par une montée de l'abstention et des votes extrêmes.

 

Pour sortir d'un bipartisme stérile et du règne de la pensée unique, les candidatures comme celles de Jean-Pierre Chevènement ont toute leur place dans une démocratie saine. Seuls les électeurs pourront se prononcer sur leur pertinence.

 

Publié le 07/11/2011 sur "Le Plus" du Nouvel Observateur

Publié dans Présidentielle 2012

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