Le bêtisier des défenseurs de l'euro

Publié le par Yohann Duval

La zone euro est en crise, chacun le sait désormais. Nicolas Sarkozy et Angela Merkel n'ont pas sauvé la monnaie unique, c'est une autre évidence. Au sein des grands partis, quelques timides voix s'élèvent pour remettre en cause l'orientation fédéraliste que prend l'Union Européenne. Cependant, lorsqu'il est question de s'interroger sur l'avenir de la monnaie unique, le débat devient impossible. Pourquoi ?

 

 

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Marine Le Pen, l'épouvantail

 

Difficile d'ignorer le fait que Marine Le Pen est très régulièrement décrite comme la principale opposante à la monnaie unique. À vrai dire, elle est même bien souvent présentée comme la seule. Ce travestissement de la réalité présente un avantage certain pour les partisans du statu quo : il permet de jeter le discrédit sur la notion même de contestation de l'euro.

 

C'est donc tout naturellement que nous retrouvons les adversaires traditionnels des Le Pen sur ce terrain. Seul problème : les arguments ne sont pas sérieux et contribuent par conséquent à crédibiliser les propos de la présidente du Front National. Dans un article intitulé "Des indignés au résignés" et publié dans Le Monde du 18 Juin 2011, Caroline Fourest attaquait bille en tête :

 

"Le FN parle déjà de revenir au franc sur la base «1 franc = 1 euro». Un slogan simple, mais qui prend le risque de transformer la France en pays du tiers-monde. Chaque Français se retrouvant du jour au lendemain non plus avec 100 euros en poche, mais avec 100 francs. Certes, la baguette de pain aura aussi baissé, mais pas les produits manufacturés importés ! Ni l’essence, ni les nouvelles technologies. Ce qui revient à faire exploser le coût de la vie. Sans parler de la dette."

 

Si 1 euro = 1 franc, on se retrouve en effet avec 100 francs. A ceci près que la valeur du franc n'est plus celle de l'époque : ces 100 francs valent... très précisément 100 euros, c'est à dire ni plus ni moins qu'avant. Cet argument n'a ni queue ni tête. Il n'y aurait de changements qu'en cas de dévaluation, mais la France resterait quoi qu'il en soit loin du "tiers-monde".

 

Sur le même thème, Nathalie Kosciusko-Morizet, venue faire la promotion de son livre sur le plateau d' "On n'est pas couchés" le 18 Juin 2011, nous laissait à son tour admirer ses remarquables talents de rhétoricienne.

 

"Sortir de l'euro, revenir au franc, et automatiquement dévaluer le franc, ça veut dire mécaniquement augmenter la dette. La dette, elle est remboursée par l'impôt, ça veut dire que les français vont devoir payer plus d'impôts pour rembourser la dette. Après, ça veut dire derrière une inflation galopante, des taux d'intérêts de plus en plus élevés donc de plus en plus de difficultés à acheter son logement, ça veut dire en fait la ruine du pays dans son ensemble."

 

Le raisonnement est simpliste et indigne d'une ministre, mais NKM a raison sur le fait que la sortie de l'euro suivie d'une dévaluation du franc entraînerait une augmentation du poids de la dette (même si cela ne serait pas aussi dramatique qu'elle le laisse entendre, nous le verrons plus tard). En revanche, pour ce qui est de l'inflation, comme l'a justement signalé Eric Zemmour immédiatement après son intervention, elle n'a pas que des défauts et permet par exemple de faciliter les remboursements. C'est d'ailleurs l'une des pistes envisagées par divers économistes, dont un ancien "chief economist" du F.M.I. pour réduire l'endettement de certains pays. Ne s'arrêtant pas en si bon chemin, NKM poursuit.

 

"Votre fantasme, c'est de vous dire «Chouette, on va revenir à la baguette à 1 F». Le problème c'est que la baguette, elle ne coûtera pas un franc. Elle coutera 6,40 F plus l'inflation galopante qui aura été créée."

 

On retrouve ici une similitude avec l'argument de Caroline Fourest. Retourner au franc, ce n'est pas nécessairement modifier de manière drastique son pouvoir d'achat, même en cas de dévaluation, pour peu que des mesures d'accompagnement soient prises (voir le document de travail de Jacques Sapir à ce sujet). Dans tous les cas, le pouvoir d'achat ne serait pas divisé par 6,5597 (ou 6,40 comme elle l'indiquait ici).

 

"Et tous les étudiants, là, qui veulent partir en vacances à l'étranger, étudier à l'étranger, ils font comment avec un franc et un franc dévalué ?"

 

Dans le monde étoilé de NKM, avant 1999, aucun français se s'est rendu dans un autre pays pour y passer des vacances, y vivre ou y étudier. Mais d'ailleurs, comment donc font ces français qui partent aux États-Unis ? Ils n'ont pas la même monnaie que nous, c'est donc impossible !

 

Avec Marine Le Pen en face de soi, l'argument de l'extrémisme est si facile à utiliser qu'il est repris par la quasi-totalité des partis dits "de gouvernement". Jean-François Copé, François Hollande ("Quand je vois ce qui se passe aussi au plan européen, vous imaginez la facilité avec laquelle un certain nombre d'extrémistes peuvent mettre en cause y compris jusqu'au fonctionnement de l'euro"), Sylvie Goulard ("les idées les plus sottes et le nationalisme le plus infect se banalisent : sortie de l’euro...") ne prennent ainsi même pas la peine d'argumenter.

 

Au cas où il faudrait préparer le bûcher, voici une liste de dangereux extrémistes, ces hérétiques qui envisagent une sortie de l'euro ou qui se sont opposés à sa création : Maurice Allais (seul prix nobel d'économie français), Jacques Sapir (économiste et auteur de "La démondialisation"), Christian Saint-Étienne (économiste centriste), Emmanuel Todd (essayiste), Nicolas Dupont-Aignan, Philippe Séguin, Jean-Pierre Chevènement et surtout les 48,96% de Français opposés au traité de Maastricht en 1992. De quoi passer l'hiver au chaud.

 

Enfin, il nous faut noter que cette attitude d' "extrémisation" ne manque pas de sel lorsque l'on sait que le Bloc Identitaire, c'est à dire l'extrême-droite de l'extrême-droite, soutient avec ferveur l'euro !

 

 

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Faire peur pour ne pas avoir à argumenter

 

Au délà de la comparaison avec le Front National, la deuxième arme des défenseurs de l'euro est leur capacité à effrayer leurs concitoyens. Pour cela, quoi de plus simple en cette période de crise que d'exagérer grossièrement les conséquences financières d'une remise en cause ou d'un abandon de la monnaie unique ? C'est la stratégie choisie par Nicolas Sarkozy. Le 27 Juin 2011, il apportait sa pierre à l'édifice.

 

"Je pense par ailleurs que l'euro, c'est un acquis formidable pour la construction européenne. C'est l'Europe, l'euro. Et si nous ne sommes plus dans l'Europe, et bien c'est les affrontements "

 

Le Royaume Uni, le Danemark, la Pologne, la Suède... ne font pas partie de la zone euro. Sont-ils moins européens que la France ? Que dire de la Suisse, de la Norvège ou de l'Islande, qui ne font quant à eux même pas partie de l'Union Européenne ? Ces états ne sont-ils pas européens ? Le Danemark a-t-il "affronté" la Suède dernièrement ?

 

"Si la France ou tel autre pays sort de l'euro, sa monnaie se dévaluera mais la dette que nous devons reste libellée en euros. Donc la sortie de l'euro consiste à doubler ou à tripler la dette du pays qui sort de l'euro"

"La première chose qui se passe quand vous sortez de l'euro, c'est que la monnaie nationale dévalue par rapport à l'euro" et "si la monnaie nationale dévalue par rapport à l'euro, votre stock de dettes augmente mécaniquement du montant de la dévaluation de l'euro"

 

Notons l'absence de cohérence entre les deux citations. En cas de dévaluation de 20%, on se retrouve avec une dette augmentée de... 20%, et uniquement pour la part des dettes détenues par les non-résidents. On est loin du doublement ou triplement annoncé. Grossir le trait, caricaturer... c'est aussi la stratégie de la CFDT, qui a rendu accessible le 27 Mai 2011, un argumentaire en faveur du maintien du statu quo dans la zone euro.

 

"Il suffit de regarder les étiquettes de nos vêtements, l’essentiel de ce qui est porté en France est désormais fabriqué dans les pays émergents. Il faudrait accepter de payer ses t-shirts pas loin de 100 euros pièce ! A moins que l’on réduise les salaires français au niveau de ceux des pays émergents..."

 

D'où sort cette estimation d'un t-shirt vendu 100 euros ? De nulle part, évidemment. Alain Minc, lui, ne s’embarrasse pas de ce genre de considérations économiques : "Si l'euro pète, tout le monde meurt". Limpide.

 

Probablement encouragés par l'atmosphère ambiante, certains journalistes s'en donnent également à cœur joie, comme par exemple Jean Quatremer, le "curé de l'Europe", dans son billet "L'euro est notre monnaie mais c'est désormais votre problème".

 

"Il est assez curieux de voir certains politiques – minoritaires et souvent extrémistes – et économistes, par opposition idéologique à la monnaie unique rendue, envisager calmement l’explosion de la zone euro alors que l’événement aurait des conséquences dramatiques pour l’Europe, mais aussi pour le reste du monde."

 

Quatremer, minoritaire dans son soutien au référendum de 2005 et extrémiste pro-européen, préfèrerait probablement que l'émotion l'emporte sur la raison, qu'on crie, qu'on gémisse, qu'on gesticule au lieu d'envisager calmement des alternatives à un modèle qui arrive peut-être en fin de vie.

 

L'argument de l'euro-protecteur et facteur de croissance ayant été balayé par Jacques Sapir, comment expliquer cet attachement inconditionnel à ce corset ? Dans un article publié dans le numéro 741 de Marianne, Elie Barnavi nous éclaire par sa modeste et très modérée contribution.

 

"L'annonce même de la sortie de l'euro provoquerait une ruée vers les banques qui fleurerait bon la République de Weimar" [...] "C'est l'ensemble de l'édifice du marché unique européen qui s'écroulerait, et avec lui les quatre libertés de circulation – de biens, de services, de capitaux et de travail – qui ont assuré le bien-être des Européens une génération durant et constitué un modèle à suivre dans le monde entier. Ce serait le retour au frontières, sinon aux barbelés."

 

Pour les arguments, il faudra revenir un autre jour, mais le message est clair : la sortie de l'euro, c'est la guerre et les miradors. En fait, le raisonnement d'un européiste est assez simple : soit on accepte ses idées, et dans ce cas on est quelqu'un d'ouvert, de tolérant, de raisonnable. Soit on les conteste et dans ce cas, on est forcément quelqu'un de mauvais. Après 1992 et 2005, c'est lorsqu'il est question de débattre de l'avenir de la monnaie unique que nous voyons ce type de dénigrement. Le texte entier serait à citer, mais je vous ferai grâce des autres passages tant ils sentent l'aigeur... mais d'où vient-elle, cette aigreur, d'ailleurs ?

 

"Ce serait plutôt le chacun pour soi, l'amertume de l'échec en sus. C'est surtout à cela qu'il faudrait faire face, au naufrage du plus beau projet politique du XXe siècle."

 

D'accord, tout devient clair. Elie Barnavi n'accepte pas que son idéologie se fracasse contre les murs de la réalité. Comme un enfant auquel on vient d'annoncer que le père Noël n'existe pas, il s'enfonce dans le déni et se fâche...

 

 

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A quand un débat sérieux ?

 

Comme nous le voyons, le débat sur cette question est au point mort dans nos partis dits "de gouvernement", alors qu'en Allemagne il fait rage. C'est donc vers les partis alternatifs qu'il faut se tourner pour assister à de véritables discussions : citons par exemple le très intéressant échange entre Laurent Pinsolle (de Debout la République) et Julien Landfried (du Mouvement Républicain et Citoyen) à ce sujet ou encore les interrogations du Front de Gauche, qui a organisé lors de son "remue méninges à gauche" un débat autour de la question suivante : "l'euro est-il réformable ?".

 

Mon propos n'est pas de faire l'apologie de la thèse d'une sortie de l'euro. Cependant, il s'agit d'une éventualité. Si nous nous contentons de subir cette épreuve sans nous y préparer (alors que d'autres pays l'envisagent ouvertement), cet événement pourrait avoir de lourdes conséquences sur notre vie quotidienne. L'élection présidentielle de 2012 est encore lointaine. Dans quel état sera l'Europe d'ici là ? Dans quel état sera la zone euro ? Le débat sur l'avenir de la monnaie unique devrait occuper une place centrale dès aujourd'hui mais il est discrédité, tourné en ridicule, caricaturé.

 

Nous en sommes là. Pour combien de temps ?

Publié dans Europe

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