Le pari pascalien d'Emmanuel Todd

Publié le par Yohann Duval

S'il y a bien une chose que l'on ne peut reprocher à Emmanuel Todd, c'est d'être ennuyeux. Brillant intellectuel et auteur prolifique, il sait parfaitement mettre en scène ses réflexions, souvent intéressantes et amusantes, à défaut d'être toujours pertinentes. Son dernier entretien à Marianne, où il a su mettre en valeur son style dynamique, percutant et ironique n'est pas passé inaperçu.

 

 

todd.jpg

 

 

De l'antisarkozysme au "hollandisme révolutionnaire"

 

Que ce soit dans "Après la démocratie" ou dans ses diverses interventions médiatiques, une chose ne change pas chez ce personnage atypique : son antisarkozysme. Inculture, individualisme, amour déraisonné de l'argent, recherche permanente de boucs-émissaires : il n'a jamais pu accepter les défauts du président sortant. Aujourd'hui, il ne cache pas sa satisfaction de voir l'Élysée occupée par un autre locataire.

 

"Je suis historien et toujours dans le bonheur d'être débarrassé de Sarkozy. C'est quand même quelque chose qu'on peut déguster, non ? Si le président sorti avait été réélu, nous ne pourrions pas aujourd'hui débattre des problèmes économiques de la France. Nous serions encore en train de piapiater sur l'identité nationale, les Roms, les musulmans, les enseignants, les chômeurs et autres boucs émissaires, oubliant la débâcle industrielle et le déficit commercial."

 

C'est d'ailleurs la perspective de voir Nicolas Sarkozy battu qui l'a poussé à soutenir François Hollande lors de l'élection présidentielle. Bien que ses analyses soient radicalement opposées à celles du corrézien, particulièrement sur les questions de l'euro et du libre-échange, il espère que, devant la difficulté, le président actuel saura renoncer à ses lubies européistes pour conduire une politique plus adaptée aux intérêts des Français. Un "pari pascalien" pour le moins audacieux, qu'il nomme "hollandisme révolutionnaire"... et qui le conduit à avaler quelques couleuvres.

 

La dure réalité

 

Il convient en effet de rappeler que François Hollande a toujours défendu des thèses parfaitement opposées à celles de l'intellectuel. Le socialiste a systématiquement soutenu tous les traités européens, même les plus abjects moralement comme le traité de Lisbonne. Il estime que l'Union Européenne est un atout dans la mondialisation, que le protectionnisme est une "menace", se dit "attaché à l'irréversibilité de l'euro" qu'il considère comme un "progrès". Il a dernièrement fait voter un traité européen négocié par Nicolas Sarkozy sans y avoir apporté la moindre modification. Deux vidéos du blog de Nico (dont je ne louerai jamais assez les qualités) nous permettent de mieux comprendre les convictions du personnage, mais aussi de celles du Parti Socialiste en général. Le constat est édifiant.

 

 

Hollande sur l'euro et la mondialisation en 1999

 

Le PS et le protectionnisme

 

Emmanuel Todd, de son côté, n'a jamais vraiment partagé ces idées. Il admet sans difficulté le décalage total qui existe entre lui et l'armada d'eurobéats aux commandes du pays et du premier parti de France, en particulier sur le sujet de la monnaie unique.

 

"Les socialistes sont assez largement responsables de sa création, mais les vrais coupables sont des hommes comme Mitterrand, Rocard ou Delors. C'est l'erreur d'une génération qui inclut Giscard et l'écrasante majorité des dirigeants de ces âges. Cette génération s'est investie dans «l'Europe idéologie», utopie antimarxiste et postnationale."

 

En Mars 2011, il estimait d'ailleurs qu'il était temps de rompre avec "deux concepts-zombies : le libre échange et l'euro". Son constat est aujourd'hui sans appel :

 

"Je pensais tout d'abord, dans les années 90, que l'euro était impossible ; puis je me suis résigné ; ensuite je me suis dit qu'un protectionnisme mené à l'échelle européenne pourrait rendre l'euro viable. Nous devons désormais accepter la réalité : l'euro ne marche pas, il est essentiellement producteur de dysfonctions - ici je suis d'accord avec les économistes anglo-saxons, de gauche ou de droite. La déroute de l'industrie française, notre entrée en déficit commercial massif sont le produit des années euro. Cette invention monétaire multiplie les aberrations : les taux d'intérêt montent dans les pays faibles alors qu'il y a une surabondance d'épargne sur les marchés. Comment les socialistes auraient-ils le temps de penser une politique industrielle si l'activité principale des gouvernements européens est de sauver une monnaie qui ne marche pas ?"

 

Il estime par ailleurs que le vote en faveur du TSCG était absurde, car ses dispositions "n'ont pas de sens dans la longue durée". Selon lui, cela revient à "voter la diminution de la distance entre la Terre et la Lune ou l'inversion du cours de la Seine". Comment tenir un tel discours après avoir soutenu François Hollande au cours de la présidentielle et non l'un des candidats alternatifs, certainement beaucoup plus proches de ses idées, comme Jean-Luc Mélenchon ou Nicolas Dupont-Aignan ?

 

Un changement de cap improbable

 

Emmanuel Todd croit que le président reniera toute son histoire pour accepter la réalité, le moment venu.

 

"C'est une évidence : la politique menée avec tous les autres Européens va précipiter la crise du système. Mais Hollande ne pourra bouger dans le bon sens qu'une fois le désastre accompli, mettons, à 4 millions de chômeurs. Il est élu pour cinq ans et, au rythme actuel, nous y serons avant. "

 

Il n'hésite d'ailleurs pas à faire appel à des comparaisons pour le moins aventureuses...

 

"La bonne comparaison, c'est la guerre d'Algérie. Comme à l'époque, les classes dirigeantes savent qu'elles ont failli. Mais il a fallu quatre ans à de Gaulle pour nous en sortir. Pourquoi ne pas accorder le même crédit à Hollande ? Il est arrivé en disant : «Je vais garder l'euro», comme de Gaulle avait dit : «L'Algérie restera française.» J'ai une raison d'espérer, c'est l'intérêt que manifeste Hollande pour les questions d'acharnement thérapeutique et de fin de vie : il pourrait se faire la main sur l'euro !"

 

Mais y a-t-il seulement le moindre début d'indice qui laisserait penser que ce revirement pourrait avoir lieu ? La réponse est évidemment non. Tout semble même prouver que François Hollande ne bougera pas d'un iota : son histoire et son parcours, bien sûr, mais aussi ses dernières déclarations. Nous venons ainsi d'apprendre qu'il estimait que la sortie de crise était imminente. Pire : alors qu'Angela Merkel revendique désormais ouvertement un "droit d'ingérence" de l'Union Européenne dans les budgets nationaux, la France reste en retrait et approuve tacitement cette effrayante proposition. Le "hollandisme révolutionnaire" semble, en réalité, n'être rien d'autre que l'application désespérée de la méthode Coué...

 

Hollande, capitaine d'un navire en perdition

 

Emmanuel Todd a néanmoins raison quand il dit que "dans cinq ans, Hollande sera un géant ou un nain". Le problème est que nous savons pertinemment que le corrézien n'a pas l'étoffe d'un grand. Que pourrions-nous attendre du fils spirituel de Jacques Delors (celui-là même qui n'hésitait pas à lancer des accusations de "néo-fascisme" à l'encontre de Jean-Pierre Chevènement), un eurobéat convaincu qui n'a jamais perçu les défauts inhérents à cette construction européenne réalisée à marche forcée et en dépit du bon sens, et qui reste aujourd'hui entouré d'une cour qui partage le même aveuglement idéologique ?

 

Il est triste de voir un intellectuel de ce calibre persister à poursuivre des chimères. Espérons simplement qu'il saura mettre son talent et son humour au service d'hommes politiques plus clairvoyants que ses amis socialistes à l'avenir...

Publié dans Débats

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Jard 23/10/2012 22:40

Todd pense qu'Hollande se réveillera lorsque la situation sera intenable. Il indique un million de chômeurs de plus, mais pour un Européiste, cela n'est pas un critère, ce qui se passe dans les
autres pays latins nous le confirme, ces gens semblent capable de détruire leur pays. Comme je ne vois rien venir électoralement d'ici cinq ans, pour la France, ce sont seulement des manifestations
monstres et décidées qui peuvent peut-être faire bouger le chef du PS.
Bizarrement, j'imagine très bien cet homme en nain et très mal en géant.

Yohann Duval 24/10/2012 12:21



Il est en effet possible que des mouvements sociaux d'ampleur se déclenchent tôt ou tard. Mais pour le moment, les organisations susceptibles de lancer la machine sont bien silencieuses.



Philippe 23/10/2012 13:34

Par définition, il est facile de dire le contraire d'une hypothèse "pascalienne". Vous pouvez donc à peu de frais faire une critique "lucide" de cet interview.

Mais vous passez un peu vite sur la question des alternatives à gauche. Mélenchon et le Front de gauche sont des fous furieux dans la défense de l'Euro. Todd a dit depuis longtemps que la "gauche
de la gauche", c'était de la "fantaisie". Et ça se vérifie aujourd'hui concrètement par l'engagement du Front de gauche en aiguillon critique de la "construction européenne" (un peu déroutant, mais
qui s'explique aisément).

La problématique d'Emmanuel Todd c'est, en tant que "chercheur" (c'est ce qu'il revendique), d'envisager des hypothèses pour trouver une issue raisonnable à la crise. Les socialistes du mouvement
"Roosevelt2012" ne sont pas si éloignés de cette démarche.

Yohann Duval 23/10/2012 18:32



L'alternative à gauche existe, ne serait-ce que via le MRC ou le M'PEP, même si leur audience est assez faible en dépit de la justesse de leurs analyses. Problème : ils n'étaient pas présents à
la présidentielle.


 


Ne restait donc que le Front de Gauche, qui, s'il défend (pour le moment ?) mordicus l'euro, est un petit peu plus ouvert aux questions relatives au protectionnisme. Je pense également que la
gauche mélenchonienne manque de sérieux (on le voit sur tout un tas de sujets ; j'avais d'ailleurs écrit un texte à propos du programme du FdG il y a quelques mois), mais tout n'est pas à jeter
pour autant.