Le protectionnisme, terreur du patronat ?

Publié le par Yohann Duval

Goodyear, Continental, Magneti-Marelli, Whirlpool, Caterpillar, Nestlé, Molex, Moulinex... autant de marques pour autant de délocalisations et autant de défaites pour l'industrie française. Partout les mêmes larmes, la même colère, la même résignation aussi. Contre les effets ravageurs d'une mondialisation incontrôlée, qui met en concurrence les salariés du monde entier, que peuvent quelques ouvriers de la Somme ou quelques syndicalistes de l'Isère ? Dans "Leur grande trouille", François Ruffin, journaliste de Fakir, s'est interrogé sur les réponses à apporter pour tenir la dragée haute au "camp d'en face", à "l'autre classe".

 

"Ça fait vingt ans, maintenant, au moins, que le patronat use de la même arme. Leur tank à eux, c'est le libre-échange. Les PMO – pays à bas coût de main d’œuvre – comme armée de réserve. Le dumping fiscal, social, environnemental comme victoire quotidienne. Et face à ça, nos généraux – syndicalistes, politiques, économistes – ont inventé quelle stratégie ? Quelle armure pour nous protéger ? Quel arsenal pour reconquérir du terrain ? Rien. Des protestations, aussi rageuses que vaines."

 

 

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La logique patronale

 

Que craint le patronat ? Contre quoi passe-t-il son temps à s'élever et pourquoi ? Pour répondre à cette question, il suffit de visiter le site Internet du MEDEF. En Mars 2009, Laurence Parisot débutait son intervention de la manière suivante : "Le premier point qui nous semble tout-à-fait essentiel est de dire clairement et le plus précisément possible à quel point il faut résister à toutes les tentations protectionnistes". Quelques jours plus tard, elle déclarait fièrement que "l’appel à lutter formellement contre les tentations protectionnistes est fondamental pour nos économies mais aussi nos démocraties", parce que, c'est bien connu, le protectionnisme est le premier pas vers le fascisme. Les déclarations martiales ou triomphales de ce style sont légion, célébrant l'OMC et le "refus commun de toute forme de protectionnisme". Pour dire les choses simplement : "Le protectionnisme ne passera pas" (Université d'été de Septembre 2011). Difficile de faire plus clair.

 

Les patrons raisonnent de manière logique : la main d’œuvre coûte moins cher à l'Est, en Chine, en Afrique du Nord, aux Philippines. Le rapport est parfois de 1 à 50 dans certains secteurs d'activité. Pourquoi continueraient-ils à surpayer leurs employés alors qu'ils peuvent obtenir le même travail pour beaucoup moins ? L'abolition de toute barrière douanière permise par la religion du libre-échange a provoqué une course au moins-disant social à l'échelle du globe. Le chantage à la délocalisation permet de faire taire les velléités de contestation. Le monde est ouvert désormais, il faut s'y faire, s'adapter ou mourir. Il n'y a pas d'alternative. "Il faut le savoir, et à partir de là, agir comme s'il s'agissait d'un phénomène météorologique", ose même Alain Minc.

 

Un "monde ouvert", qui ne profite qu'à quelques uns

 

Pourtant, le monde ne s'est pas "ouvert" par enchantement. Il a fallu une longue lutte pour que les démocraties occidentales parviennent à inverser une tendance jusque là très favorable au mouvement ouvrier.

 

"Les conquêtes sociales avançaient comme un rouleau compresseur : sur cette décennie 70, les salaires ont grimpé nettement plus vite que la croissance. La France mais aussi l'Italie, la RFA, l'Angleterre enregistraient des grèves à tire-larigot. Les travailleurs se sentaient pousser des ailes, on causait révolution, autogestion. C'était l'euthanasie des rentiers promise par Keynes."


En Europe, la "construction européenne" et le "marché commun" ont prospéré grâce à l'évangile de la "concurrence libre et non faussée", et c'est par ce biais que la classe dominante a repris les commandes. Le rapport de forces était devenu intenable pour le patronat au niveau national ? Les puissances de l'argent ont coutourné cet échelon et déplacé le curseur vers l'international.

 

La quête de la "compétitivité" à tout prix a remplacé la quête d'une vie meilleure. Augmenter les salaires ? "Ce serait la dernière bêtise à faire" affirmait ainsi sereinement un Jean-Claude Trichet alors président de la Banque Centrale Européenne. L'auteur compare ces gardiens de l'orthodoxie à "des vigies scrutant l'horizon du haut de leur mirador, sortant leur revolver verbal à la moindre incartade, tirant le signal d'alarme au moindre dérapage salarial". La novlangue euro-libérale a fait du matraquage des classes populaires un acte de "courage", comme on l'a vu en Grèce lors de l'annonce des plans d'austérité successifs, aussi suicidaires qu'inefficaces. Au nom de la paix entre les peuples et de l'unité européenne, les libéraux ont mené une contre-offensive terrible pour faire triompher le dogme de la libre circulation des capitaux et des marchandises. À tel point que le terme même de "protectionnisme" est devenu tabou.

 

"Ce n'est qu'une option économique. Mais ils en font un interdit moral."

 

Journalistes, éditorialistes, politiques, dirigeants, commissaires européens, de Alain Duhamel à Nicolas Baverez en passant par Pascal Lamy ou Peter Mandelson... tous assimilent joyeusement protectionnisme, nationalisme, racisme et xénophobie dans une sorte de magma conceptuel qui n'a ni queue ni tête, et s'obstinent à parler de "pulsions protectionnistes" comme s'il s'agissait de quelque chose d'animal ou d'irrationnel. La question ne vaut même plus la peine d'être abordée : le protectionnisme c'est le mal, la haine, la récession, le passé. Le libre-échange, lui, représente nécessairement l'ouverture au monde, l'internationalisme, la prospérité et l'avenir. Peu importent les réalités historiques ! Peu importent également les exemples actuels.

 

"Durant un siècle et demi, l'Angleterre a opté pour un protectionnisme strict, bâtissant son industrie textile à l'abri de ses frontières. Que faut-il en conclure, alors, d'après nos propagandistes ? Que le Royaume-Uni aurait vécu dans une noire xénophobie ? Que des nazis avant l'heure se seraient succédés sur son trône ? Les États-Unis maintenant, patrie et bastion du protectionnisme moderne. Jusqu'en 1945, leurs taxes aux frontières sur les produits manufacturés variaient entre 35 et 50%. Parce qu'ils étaient dirigés par des fascistes, sans doute ?"

 

Mesurettes et omerta politique

 

À droite et au centre, la réponse à la mondialisation est toute trouvée : il faudra saigner à blanc les classes populaires, qui "coûtent trop cher" et ne "travaillent pas assez". Pour faire passer la pilule, on propose parfois de coller des étiquettes sur les produits pour signaler qu'ils sont "bien de chez nous". De quoi se donner bonne conscience à peu de frais. On demande des efforts de compétitivité, on loue un prétendu "modèle allemand" qui n'est ni viable ni transposable et on regarde avec sérénité la France se vider de son tissu industriel tout en élaborant de jolis discours sur la nécessité de produire à nouveau dans notre pays.

 

À gauche, le débat est soigneusement étouffé. Les syndicats et une large frange de l'électorat se rendent bien compte des ravages provoqués par l'idéologie du libre-échange. Pour autant, l'interdit moral demeure : prôner le protectionnisme est rapidement assimilé à de la xénophobie ou du nationalisme. On préfère renvoyer la question à l'échelon européen, c'est à dire aux calendes grecques. Les ouvriers, premières victimes des délocalisations, se détournent fort logiquement des partis supposés les défendre et se jettent dans les bras du Front National. Même l'extrême-gauche refuse de mener le combat : pour les trotskistes, la solution passe par une élévation générale du niveau de vie grâce aux luttes des travailleurs partout dans le monde. Une solution lointaine, pour ne pas dire illusoire, qui ne répond pas à la question : que faire, maintenant ? Jacques Sapir n'a peut-être pas tort de qualifier cette attitude d'internationalisme des imbéciles...

 

Aux mesures douanières simples et efficaces, on préfère le débat sur des notions aussi abstraites que les "bonus-malus" ou les "labels éthiques". L'effort est louable, mais ces mesurettes ne seront jamais suffisantes pour réindustrialiser le pays.

 

"Sitôt franchi le seuil d'une supérette, le citoyen s'évanouit. On réagit avec notre porte-monnaie. On remplit nos chariots de marques tambourinées à la télé. Aucun civisme des consommateurs n'a imposé la Sécu. Ou la retraite à 60 ans. Ou la fin du travail des enfants. Il a fallu des lois."


Il n'existe probablement pas de solution miracle, mais pourquoi se priver d'une option économique qui fonctionne ?

 

Protectionnistes de tous les pays...

 

Heureusement, les lignes bougent. Ici et là, des débats s'organisent, des économistes gagnent en notoriété. Il a certes fallu un peu d'astuce à Arnaud Montebourg pour camoufler dans un premier temps son protectionnisme (désormais revendiqué) derrière le masque de la "démondialisation", mais le sujet a été au cœur de la primaire socialiste. Cette idée fera son chemin, naturellement. Pour citer Morvan, un douanier de Solidaires : "De toutes façons, au départ, protectionniste, personne ne l'est, à gauche. Mais on le devient par réflexion. Si on aime les retraites, la Sécu, etc... avec la concurrence à côté, ça ne tiendra pas".

 

"Et avec quelles mesures ? Une hausse des barrières douanières ? Des quotas sur des produits ciblés ? Un contrôle des flux de capitaux ? Et à l'égard de quels pays ? Les tableaux Excel de l'OMC que je consulte comportent plus de dix mille lignes tarifaires : c'est dire l'extrême souplesse dont on dispose, une plasticité qui permet, par exemple, de relever les taxes de 15% sur les roues de vélo en aluminium en provenance de Hong Kong, de 18% sur celles en carbone, de 25% sur celles qui arrivent du Vietnam, etc. Ce cas par cas est à portée de souris, très éloigné des caricatures, de ces douaniers aux gros doigts qui fermeraient les frontières à l'aveugle. Du détail de ces décisions, je laisse aux techniciens le soin de débattre – avec cette visée néanmoins : que le protectionnisme n'avance pas caché."


Percutant, vif, truffé d'échanges forts et marquants avec des ouvriers, des syndicalistes, des observateurs ou des économistes aux solutions hétérodoxes (Maurice Allais, Frédéric Lordon, Jacques Sapir, Emmanuel Todd...), le livre de François Ruffin est une claque, un coup de poing, l'un de ces ouvrages qui donnent envie de s'investir, de s'engager, de lutter. Personne ne peut sortir résigné d'une telle lecture, et dans un contexte d'apathie généralisée, c'est déjà beaucoup.

 

Publié le 16/12/2011 sur "Le Plus" du Nouvel Observateur

Publié dans Protectionnisme

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Un partageux 09/01/2012 23:12

Bon, je suis en train de lire "La guerre des classes", excellent ouvrage du même auteur, et voilà que l'on me recommande déjà un nouveau titre. C'est du stakhanovisme ! ;o)

Yohann Duval 11/01/2012 20:19



Si son précédent ouvrage est aussi bien écrit que celui-là, je vais peut-être me laisser tenter...