Les classes populaires, terra incognita pour le PS

Publié le par Yohann Duval

J'étais invité à participer, Samedi 10 Septembre, à l'université de rentrée de la fédération du Nord du Parti Socialiste à Lomme. Voici le compte-rendu de cette journée, au cours de laquelle j'ai pris part à deux ateliers : "Les attentes des milieux populaires et des classes moyennes" et "Vers une Europe des peuples, au service de la sécurité économique et sociale". L'occasion de constater que les socialistes ont encore quelques détails à régler avant d'espérer retrouver l'appui de leur électorat traditionnel...

 

 

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"Les attentes des milieux populaires et des classes moyennes"

 

Ce premier atelier était animé par Helène Parra (conseillère régionale). Les intervenants étaient Damien Philippot (de l'IFOP), Camille Peugny (sociologue), Patrick Kanner (président du conseil général du Nord) ainsi que Rémi Lefebvre (professeur de sciences politiques).

 

C'est Damien Philippot qui a ouvert le bal en nous présentant divers résultats de sondages, qu'il considère comme contradictoires : ainsi, les français seraient globalement favorables à l'instauration d'une règle d'or, mais déclareraient savoir qu'il ne s'agit que d'une manœuvre politicienne. Sa conclusion : les électeurs sont perdus, angoissés, et cela pourrait profiter à Nicolas Sarkozy, le "capitaine dans la tempête". Concernant les intentions de vote au premier tour de la présidentielle, il nous a montré que Marine Le Pen restait à un niveau élevé (autour de 19%), puis a conclu son intervention en affirmant que l'élection présidentielle n'était pas jouée, et que son résultat dépendrait probablement de l'aggravation de la crise et de son influence sur la vie quotidienne des électeurs. Rien de bien nouveau, en somme.

 

Camille Peugny a alors pris la parole, pour nous parler du déclassement. Après avoir énoncé le fait que l'époque où un employé parvenait au niveau de vie de son cadre en 35 ans (en moyenne) était révolue, il s'est attardé sur les dangers représentés par le développement d'un "sentiment d'injustice de proximité", qui créé des tensions entre voisins victimes d'une même dynamique : l'employé dénonce le fonctionnaire, le fonctionnaire dénonce le chômeur, etc. Notant également que le déclassement commence à atteindre les classes moyennes, il s'est dit préoccupé par le développement d'une séparation, entre d'un côté ceux qui profitent de la mondialisation et de l'autre les perdants (auxquels on impose adaptabilité et flexibilité sans gains en contrepartie). Rejetant la pensée "Terra Nova", il n'a finalement pu s'empêcher de conclure par une critique de l'attitude de Ségolène Royal en 2007, en assimilant drapeau français et nationalisme, ce qui semblait quelque peu hors sujet.

 

Rémi Lefebvre, de son côté, a préféré insister sur la nécessité d'une alliance entre les classes populaires et les classes moyennes, malgré la difficulté de "faire tenir ensemble le vote des prolos et des bobos". Il a noté l'émergence d'une sorte de "racisme social" (chez les enseignants notamment) vis-à-vis des ouvriers, considérés comme des beaufs incultes et incapables de s'occuper convenablement de leurs enfants. Il considère indispensable, pour faire face à ce problème, d'envisager la question de la fiscalité comme un élément central : il est selon lui nécessaire de tenir un discours où l'on ose dire qu'il existe des privilégiés (à partir d'un certain seuil de revenus). Il a ajouté qu'il fallait lutter contre l'abstention des milieux populaires en allant chercher les électeurs un par un (par du porte à porte, par exemple) avant de conclure qu'il ne voyait aucune chance de victoire pour la gauche si elle ne portait pas en elle "une forme de radicalité".

 

Patrick Kanner a confirmé les propos de son prédécesseur en ajoutant que cette radicalité devait bien sûr être "responsable". Il a ajouté que le "vote des bobos" ne suffirait pas à faire gagner le candidat socialiste et que face à Sarkozy, "si nous mettons quelqu'un de trop doux, on est morts". Il s'est ensuite contenté d'attaquer le président actuel en martelant qu'il était "le président du mensonge et de l'échec" et qu'il ne lui donnait aucune chance de gagner, sauf en cas de duel UMP-FN au second tour.

 

Le moment le plus intéressant est alors venu : celui des questions de la salle. À un militant qui affirmait que si les classes populaires avaient déserté le PS, c'était aussi parce que ses dirigeants avaient été maladroits, tel Jospin en 2002 qui disait que son programme n'avait rien de socialiste, Patrick Kanner répondait sèchement : "Non mais faut arrêter, vous prenez un seul mot, d'une seule campagne...". Visiblement agacé, il poursuivait : "Dire que les socialistes ont abandonné l'électorat populaire, c'est le discours de Le Pen, ça !", avant de s'auto-congratuler en listant les réalisations du conseil général. Consternation et murmures embarrassés dans la salle... à la question d'un socialiste belge proposant l'indexation des salaires sur l'inflation, il se contentait ensuite de répondre "Je ne sais pas, je ne suis pas économiste".

 

En répondant à d'autres participants, Rémi Lefebvre a pour sa part noté qu'en matière de pouvoir d'achat, "le compte n'y est pas, dans le projet". Damien Philippot est furtivement intervenu pour signaler l'impossibilité de se montrer radical tout en étant d'accord avec l'UMP sur les grands sujets d'actualité, comme les renflouements des États ou la défense de l'euro. Rebondissant sur ce propos, Rémi Lefebvre a alors repris alors la parole et soulevé une salve d'applaudissements en affirmant que l'Europe actuelle était un "fiasco" et qu'une crise au niveau européen devenait nécessaire pour la réorienter. Après de longs échanges assez tendus où il apparaissait que la question de l'interdiction du cumul des mandats était un symbole important, la conclusion revenait à un militant de longue date : "Si vous voulez retrouver le vote des prolos, commencez déjà par avoir des élus prolos !"

 


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Patrick Kanner

 

 

"Vers une Europe des peuples, au service de la sécurité économique et sociale"

 

Ce deuxième atelier était animé par Anne Wetzel. Les intervenants étaient Michel Delebarre (député-maire de Dunkerque), Claude Nicolet (premier secrétaire de la fédération du Nord du M.R.C.) et Gilles Pargneaux (député européen). Anne Wetzel a introduit le débat en faisant d'emblée l'amalgame entre le concept d'État-nation et l'extrême-droite : le ton était donné.

 

Michel Delebarre s'est ensuite lancé dans une description assez pessimiste de l'état de l'Europe actuelle. Craignant une "décrédibilisation de l'idée d'Europe", il s'est malgré tout prononcé en faveur d'une plus grande intégration. Mais pour cela, il faudrait prendre appui sur le peuple : "C'est quoi l'Europe des peuples si les institutions ne parlent pas au peuple ?". Insistant sur la nécessité d'une "Europe sociale", il s'est dit convaincu que les socialistes français pouvaient être les promoteurs de cette Union Européenne au service de la population.

 

Claude Nicolet a alors pris la parole. Pour lui, la question de l'Europe sera centrale lors des débats concernant l'élection présidentielle à venir. "Le peuple français a encore un avenir", mais cet avenir est aussi européen et passe par le dialogue avec l'Allemagne. Avant de réclamer plus d'Europe, il faut néanmoins se poser des questions, sans tabous : d'abord celle du fonctionnement de l'euro, mal conçu, qui a accru les tensions au lieu de rapprocher les économies. Ensuite celle de la démocratie : les institutions européennes sont aujourd'hui totalement technocratiques. Il a estimé que le chantier devant nous était "colossal" mais que les moyens d'intervention pour répondre aux attentes sociales ne manquaient pas : renégociation des traités, acquisition de la dette souveraine par les ménages, modification des statuts de la Banque Centrale Européenne... ou "plan B" (sortie de l'euro). "La Grèce va peut-être sortir, ça va faire tomber les rentiers et les épargnants mais elle reprendra des marges de manœuvre". Selon lui, le débat sur ces questions est indispensable et urgent.

 

Après un passage éclair d'Anne Wetzel tenant à préciser que la situation de la Grèce était entièrement imputable à la droite, c'est Gilles Pargneaux qui est venu conclure l'atelier. Il a tenu à défendre l'euro, qui nous a "permis d'éviter des politiques inflationnistes". Selon lui, ce serait une "catastrophe" de voir sortir la Grèce, une véritable apocalypse pour le pays. Insistant sur la nécessité d'augmenter le budget européen, il s'est déclaré favorable à de "nouvelles recettes", à la remise en question de l'indépendance de la B.C.E. ainsi qu'à la création d'eurobonds. Puis, probablement pris d'une soudaine crise de foi mystique, il s'est alors décidé à sortir l'artillerie lourde : "Moi, je veux plus d'Europe. Si nous en sommes là, c'est parce qu'il n'y a pas assez d'Europe ! Si on se recroqueville c'est la mort ! La mondialisation ne s'arrêtera pas ! Il ne faut pas avoir peur des pertes de souveraineté au profit de l'Union Européenne !". N'avoir à choisir qu'entre le fédéralisme ou la mort, voilà qui augure de débats riches et intéressants, n'en doutons pas...

 

La salle a alors été mise à contribution. Comment relancer l'idée européenne ? Michel Delebarre s'est dit persuadé qu'un référendum sur une question sociale pourrait aider à en donner une meilleure image et à unir les européens. Il suffirait pour cela de collecter 1 million de signatures, ce qu'il estime "jouable". À une question sur l'amarrage du franc CFA à l'euro, Claude Nicolet indiquait ensuite que cette situation devenait insoutenable du fait de la surévaluation de la monnaie unique, tout en soutenant l'idée que la coopération avec l'Afrique, et particulier avec les pays récemment "libérés" demeurait une nécessité.

 

Gilles Pargneaux, quant à lui, a continué sur sa lancée : "C'est dos au mur qu'il faut prendre les décisions !". Nul ne peut douter, en effet, que la peur panique est bonne conseillère. Sur la question d'une Europe de l'écologie, Michel Delebarre a tenu à prendre ses distances : d'accord pour un mélange nucléaire-énergies renouvelables, mais non à la sortie pure et simple. Enfin, à une participante qui affirmait que l'identité nationale était un concept "dépassé" et qui proposait de supprimer les drapeaux français pour les remplacer par des drapeaux européens, Claude Nicolet a rappelé que la nation restait quoi qu'on en pense le socle de la démocratie. Un rappel salvateur !

 


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Gilles Pargneaux

 

 

Conclusion et bilan

 

La journée était déjà terminée : il était temps d'assister aux discours de clôture. Dans un fief tout acquis à sa cause, Martine Aubry n'a eu aucune difficulté à emporter les faveurs du public, malgré un discours très classique. Dénonçant la politique de la droite, elle a souligné la nécessité de faire passer le "triple E" (emploi, éducation, environnement) avant le triple A. Au niveau économique, "le protectionnisme n'a pas de sens" et "le libre-échange sans règle n'a pas d'avenir" :  elle a donc proposé d'instaurer le "juste échange" (c'est à dire, pour faire simple... un protectionnisme qui ne dit pas son nom). Enfin, elle a tenu à mettre en garde ses troupes : "Le pire serait de gagner en 2012 par simple rejet de Nicolas Sarkozy".

 

Jouant le rôle de Monsieur Loyal, Gilles Pargneaux s'est ensuite lancé dans un petit monologue clownesque où il s'est souvenu, le cœur serré, de ce "funeste jour du 29 Mai 2005" où le peuple a osé exprimer un avis contraire au sien. Il a félicité les quelques 700 participants à cette journée, avant de disparaître dans l'obscurité pour laisser la place à Harlem Désir, premier secrétaire du Parti Socialiste par intérim, qui nous a alors gratifié d'un discours vif mais très convenu, focalisé sur la "droite lepéno-compatible" et sur l'absurdité des cadeaux fiscaux accordés par le gouvernement aux plus fortunés, avant de mettre un terme à cette université de rentrée.

 

Que retenir de cette journée ? Les débats ont dans l'ensemble été très intéressants, offrant un éventail assez large d'intervenants aux opinions variées. Cependant, à l'évidence, le décalage entre les militants sincèrement engagés et leurs représentants est immense, aussi bien sur le plan idéologique que sur le plan humain. Plongés dans la réalité et abordant tous les sujets sans tabous, les premiers semblent surprendre ou choquer les seconds, qui vivent vraisemblablement dans un univers parallèle. Les exemples de Patrick Kanner, niant les raisons de l'échec cuisant de Lionel Jospin, ou de Gilles Pargneaux, méprisant le résultat du référendum de 2005 (fruit du vote des classes populaires) et ne semblant pas se rendre compte que le colosse européen a des pieds d'argile car il n'est plus soutenu par les peuples, sont à ce niveau éloquents.

 

On comprend dès lors mieux les craintes de Martine Aubry de voir l'élection de 2012 se transformer en un simple référendum anti-Sarkozy : cette situation porterait en elle le risque d'une gigantesque déception. Il reste quelques mois pour tenter de corriger le tir...

Publié dans Parti Socialiste

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