Pour sauver l'euro, Élie Cohen veut... interdire tout débat

Publié le par Yohann Duval

En pleine crise (terminale ?), la monnaie unique fête ses dix ans. Ô joie ! Son avenir étant plus que jamais incertain, le débat sur sa pertinence et sur les choix alternatifs qui s'offrent à nous devrait être plus vif que jamais. Curieusement, les confrontations entre ses partisans et ses détracteurs demeurent relativement rares. Dans ce contexte, l'initiative de BFM TV est à saluer : en l'absence de Jean-Jacques Bourdin, Christophe Jakubyszyn a en effet proposé à ses deux invités, Élie Cohen et Paul Jorion, de discuter de ce sujet brûlant le 30 Décembre.

 

 

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"L'euro, stop ou encore ?"

 

C'est par ces mots que l'animateur a lancé le débat. D'un côté, Élie Cohen, "économiste de centre-gauche", ardent défenseur de la monnaie unique. De l'autre Paul Jorion, célèbre blogueur et commentateur de l'actualité économique, qui estime "qu'on ne doit pas sortir de l'euro" mais qui "craint qu'on en sorte quand même". Dès le départ, nous pouvions remarquer un biais certain : il ne sera en effet pas question dans cet entretien d'opposition radicale à l'existence même de l'euro. Les deux protagonistes souhaiteraient vivement continuer avec la même monnaie ; la différence se situe en réalité au niveau de leur optimisme sur ses chances de survie.

 

C'est Paul Jorion qui dégainait le premier :

 

"Si on n'en sort pas, ce sera à un prix extrêmement lourd pour les populations. On a fait l'euro en mettant les peuples entre parenthèses, maintenant on s'apprête à le mettre en place véritablement contre les peuples. Alors ça, ce n'est pas une bonne chose : on ne peut pas faire les choses contre les peuples très longtemps."

 

Son compère du jour ne le contredisait guère :

 

"Aujourd'hui, ce qui a été décidé par le couple "Merkozy", c'est fondamentalement, à travers cette union budgétaire et fiscale qui a été esquissée, c'est une politique d'austérité et de rigueur. Au fond, le pari qui est fait par "Merkozy", comme on dit, est que cette austérité appliquée pendant 3 à 10 ans permettra la convergence macro-économique des pays. Or, c'est bien entendu tout à fait insupportable pour les peuples et les opinions publiques. On ne peut pas avoir pour seul programme pour les 3 ou 5 ans qui viennent l'austérité, parce que cette austérité a plusieurs effets totalement dévastateurs. D'un côté ça se traduit par de la sous-activité, du chômage et de la décroissance dans les pays européens, mais surtout ça rend encore plus difficile l'atteinte des objectifs de réduction des déficits et de stabilisation de la dette."

 

Jusqu'ici, l'analyse relevait du bon sens et semblait faire consensus. Ne souhaitant pas tourner davantage autour du pot, Christophe Jakubyszyn intervenait alors :

 

"Je vois que des banques d'affaires, certains économistes, certains dirigeants étrangers, préparent une sortie de l'euro. On nous dit même, mais ce sont peut-être des rumeurs un peu folles, que certaines banques centrales auraient commencé à réimprimer de la monnaie nationale (...). Est-ce que c'est plausible ces scénarios de sortie de l'euro ?"

 

"Bien sûr que c'est plausible" répondait le plus naturellement du monde Paul Jorion, regrettant que les politiques réagissaient en permanence avec une guerre de retard. Personne ne peut en effet nier que les innombrables sommets franco-allemands n'ont pas réglé les problèmes structurels de la zone, parce que nos dirigeants sont prisonniers de leurs dogmes, mais aussi parce qu'il ne prennent des décisions que dans l'urgence, sans réflexion cohérente à long terme. Selon lui, une solution serait de "faire monter les salaires" mais aucun gouvernement en Europe ne s'y risquera car la crise leur offre "un prétexte pour terminer le programme ultra-libéral".

 

"On va mettre entre parenthèses cette histoire de discours de Toulon parce qu'il faut d'abord terminer les privatisations, les dérégulations, etc. Et on continue. C'est suicidaire. Et c'est pour ça sans doute que la zone euro va disparaître. Alors qu'on s'y prépare ici et là, pourquoi pas, oui. Les politiques et les dirigeants de banques centrales, Banque Centrale Européenne et banques centrales individuelles des pays, nous conduisent au désastre de ce point de vue là."

 

Piqué au vif, l'animateur demandait si les invités avaient des informations concernant ces éventuels préparatifs à la dislocation de la monnaie unique. Élie Cohen reprenait alors précipitamment la parole :

 

"C'est très simple. Si on avait la moindre information sur le fait qu'on s'y prépare, ça voudrait dire que l'événement va advenir et ça provoquerait l'événement. Il ne faut surtout pas qu'on s'y prépare et il ne faut surtout pas que ça se sache."

 

Refuser tout débat pour sauver l'euro ?

 

Voilà une bien étrange position. Il ne faudrait pas envisager un événement somme toute probable de peur de le provoquer ? Ne serait-il pas plutôt envisageable que la véritable peur des européistes soit que le débat sur le changement des règles du jeu de l'euro s'engage pour de bon, sans menaces, sans exagérations et de manière sereine ? Il poursuivait :

 

"Aujourd'hui on a un scénario dominant, qui est adopté par l'ensemble de l'Union Européenne, qui consiste à faire cette union budgétaire et fiscale et donc à programmer de l'austérité pour faire converger les pays. Je pense que ça ne marchera pas et donc la question est "comment on peut changer de voie ?". Pour changer de voie, je crois qu'il va falloir aller vers beaucoup plus d'intégration budgétaire et fiscale, je pense qu'il va falloir aller vers des mécanismes de solidarité au niveau européen (...). Ceci dit, il faut effectivement considérer l'hypothèse de l'éclatement de la zone euro."

 

Vous l'aurez compris, pour ce fédéraliste, la fuite en avant doit être privilégiée. De l'Europe, toujours plus d'Europe ! Peu importent les modalités, sans une plus grande intégration, point de salut. Mais quid de la démocratie dans ce cas ? Les peuples auraient-ils leur mot à dire ? Quoi qu'il en soit, la fin de l'euro ne pourrait d'après lui pas se faire sans dégâts en raison de la "formidable architecture de contrats" liant les différents États. Nos élites ont créé une gigantesque usine à gaz, inamovible et incompréhensible, c'est la raison pour laquelle il ne faudrait surtout pas tenter d'y voir plus clair ou de modifier son fonctionnement... un raisonnement assez particulier, avouons-le.

 

Poursuivant sur l'éventuelle disparition de la monnaie unique :

 

"À partir du moment où on crédibilise l'hypothèse, en montrant comment ça peut fonctionner, quels sont les coûts, quels sont les avantages éventuels, on rend la chose possible."

 

Ah, ces fameuses prophéties auto-réalisatrices. Bref, ne nous préparons pas à la possible fin de l'euro, n'en discutons pas calmement, continuons à agiter des épouvantails, à faire frémir les électeurs à grands coups d'annonces apocalyptiques et tout se passera bien ! Face à un tel entêtement idéologique, on comprend mieux pourquoi les hommes politiques portant un regard critique sur l'euro sont systématiquement tournés en ridicule ou méprisés...

 

 

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De déformations en désinformations

 

Christophe Jakubyszyn reprenait ensuite la parole :

 

"Il y a des personnalités politiques, des candidats à la présidentielle, comme Marine Le Pen ou comme Nicolas Dupont-Aignan, qui nous disent que la fin de l'euro, ce sera le bonheur et qu'au contraire on retrouvera notre autonomie, qu'on réinstallera des taxes aux frontières, qu'on redéveloppera l'industrie française."

 

Unanimité des réponses : "Eh bien ça prouve simplement qu'ils n'ont pas réfléchi", pour Élie Cohen. "Ils ne sont pas au courant", pour Paul Jorion. Bon. Mais affirmer que la sortie de l'euro serait "le bonheur", est-ce vraiment le type de discours que tient régulièrement Nicolas Dupont-Aignan ? Pas vraiment, en réalité. Il suffit de visionner son passage dans cette même émission, "Bourdin 2012", le 1er Novembre, où il affirmait que la monnaie n'était pas une fin en soi mais un moyen au service de l'économie réelle et qu'il n'allait pas "raser gratis demain".

 

Après l'argumentaire habituel des défenseurs de l'euro, l'animateur passait à la "solution intermédiaire", à savoir la mutation de l'euro en monnaie commune. Une mesure envisagée notamment par Jean-Pierre Chevènement et par nombre d'économistes. Paul Jorion se montrait nettement plus réceptif à cette idée, allant même jusqu'à la considérer comme un embryon de "sortie par le haut".

 

"Une monnaie de type écu pour l'ensemble, et la Chine pousse à cela depuis 2009, c'est vers cela qu'il faudrait aller. Cela nous permettrait aussi de sortir de cette dynamique où on essaie de terminer un programme et où on va vers la catastrophe, simplement parce qu'on n'envisage pas des solutions de ce type-là. On n'envisage pas de sortie par le haut, on s'enfonce simplement".

 

Intéressant. Problème : la monnaie commune, c'est exactement la modalité de "sortie" envisagée par Nicolas Dupont-Aignan, et il suffit de se rendre sur le site de Debout La République pour le constater. Alors, "pas au courant", le président de DLR ? "Pas réfléchi", ce projet, donc ? Sincère ignorance ou pure malveillance envers les opposants à la monnaie-pensée unique ?

 

La monnaie unique vit-elle ses derniers instants ?

 

L'émission se terminait par une question simple : "Dans un an, où en sera l'euro ?"

 

"Dans un an, je pense que la question de la Grèce aura été réglée d'une manière ou d'une autre. Je pense qu'il n'est pas impossible que la Grèce soit obligée de sortir de la zone euro. Ce serait dramatique mais c'est une chose qui n'est pas du tout impossible parce que le problème de la Grèce est aujourd'hui insoluble. (...) Je crois que dans un an l'euro sera toujours là parce que le coût de l'éclatement de l'euro est tel pour les différents pays européens que je suis persuadé que tout sera fait pour l'éviter. (...) Mais je ne suis pas certain que l'euro dans un an, 3 ans, 5 ans sera dans la configuration exacte que nous connaissons aujourd'hui."

 

Élie Cohen avait le mérite d'être clair, cette fois. Et pour notre autre bretteur verbal du jour ?

 

"Dans un an, la Grèce, effectivement, il faudra l'amputer. Mais hier soir, j'ai vu 7% pour la dette à 10 ans de l'Italie. C'est la même chose. (...) S'il n'y a pas la Grèce, s'il n'y a pas l'Italie... qui est-ce qui restera ? Je prends l'image d'une cordée. On en a 17 là-dedans. Il y en a qui tombent, qui tombent... il en faut combien pour soutenir le reste ? Les allemands ont dit dès le départ qu'ils ne voulaient pas être les derniers. Évidemment qu'on ne veut pas être les derniers à soutenir les 16 autres qui pendent dans le vide."

 

D'accord. Alors, est-ce que l'euro s'en sortira ?

 

"Non. Il ne vont pas faire une sortie par le haut, ils vont s'enferrer dans un programme idéologique."

 

Lapidaire mais imparable, semble-t-il. 2012 sera décidément une année passionnante.

Publié dans Débats

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