Programme du front de gauche : ambitieux, idéaliste, incomplet, déjà dépassé ?

Publié le par Yohann Duval

Le Front de gauche vient de publier son programme pour la présidentielle et les législatives de 2012. Pour la modique somme de 2 €, nous voilà au fait des propositions que portera le candidat Jean-Luc Mélenchon au cours de la campagne à venir. Dès l'introduction, il nous est précisé que "ce livre aspire en premier lieu à être enrichi, discuté, contesté même". Eh bien discutons-en et contestons-le.

 

 

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Lutte contre les inégalités

 

Il s'agit bien évidemment du cœur du programme, le point le plus riche en propositions détaillées. Le Front de gauche veut ainsi le retour de la retraite à 60 ans, un SMIC à 1700 euros d'ici 2017, la fin de la RGPP et des contrats précaires, un service public du médicament, le remboursement à 100% des dépenses de santé couvertes par la sécurité sociale et un plan de construction massif de logements sociaux. Entre autres.

 

Voilà qui est pour le moins ambitieux, mais comment financer cette augmentation considérable des dépenses ? Plusieurs solutions sont avancées : un revenu maximum à 360.000 euros par an, la limitation de 1 à 20 de l'écart entre le plus bas et le plus haut salaire d'une même entreprise, une taxation accrue des revenus du capital, une hausse de l'ISF, une remise en cause des nombreuses exonérations de cotisations sociales et l'imposition des Français de l'étranger.

 

Concernant le monde de la finance, l'objectif est de se libérer de l'emprise des marchés. Pour cela, la mesure phare est la création d'un "pôle financier public", qui se baserait sur les établissements publics existants et qui serait élargi grâce à des nationalisations de banques et de compagnies d'assurances. Un système offrant, selon les auteurs, un véritable service public du crédit et de l'épargne, favorisant le financement des PME, du logement et des collectivités territoriales.

 

Le compte y est-il ? Rien n'est moins sûr, d'ailleurs aucun chiffre n'est avancé. Un moyen d'éviter les polémiques ? Certaines propositions laissent rêveur (SMIC à 1700 euros) quand d'autres semblent plus pertinentes (écart de 1 à 20 au sein d'une même entreprise). Le revenu maximum aurait immanquablement un effet dissuasif, ce qui est probablement le but recherché, mais rien n'indique que le rendement de l'impôt serait supérieur, au final, ce qui pourrait poser le problème du financement de ces (nombreuses) mesures.

 

Écologie, production

 

Pour les partisans de Jean-Luc Mélenchon, les citoyens doivent retrouver le contrôle de la politique énergétique du pays. Il convient donc de créer un pôle 100% public avec EDF, GDF, Total et Areva. Sur les choix relatifs au nucléaire, les français auraient la possibilité de s'exprimer directement par référendum. "Aucun choix définitif en matière de politique énergétique ne sera effectué avant la conclusion de ce grand débat public" : une position autrement plus mesurée que le dogmatisme technophobe de certains écologistes.

 

Sans oser utiliser clairement le mot, le Front de gauche est favorable à quelques mesures protectionnistes, basées sur le respect de normes sociales et environnementales, à l'échelon européen. Faudrait-il envisager des mesures unilatérales au cas où un accord des 27 serait impossible ? Cette hypothèse plus que probable n'est en aucun cas envisagée et c'est bien dommage, car elle pourrait précisément être le déclic permettant à certains pays de s'accorder.

 

Les auteurs insistent également sur la nécessité de réindustrialiser le pays. Pour cela, il est question d'un développement fondé sur "des exigences d'emploi, de qualification, de recherche et d'environnement" qui amèneraient une croissance "humaine, sociale et écologique" et des économies d'énergie. Les exemples cités concernent l'isolation des anciens bâtiments, l'aménagement des espaces de vie ou le développement des transports collectifs.

 

Pour ce qui touche à l'agriculture, enfin, l'objectif annoncé est la transition écologique. Le refus des OGM, l'inversion du processus de concentration des exploitations et le soutien aux jeunes agriculteurs permettraient de la rendre plus humaine et plus durable. Pour une rémunération plus juste du travail agricole, les pratiques de la grande distribution seraient encadrées (prix minimum aux producteurs par exemple). La politique agricole commune serait utilisée pour viser la souveraineté alimentaire au niveau européen afin de limiter les effets négatifs (moins-disant social et environnemental) des échanges sur le marché international.

 

 

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Institutions et République

 

Au niveau institutionnel, le Front de gauche souhaite l'instauration d'une VIe République, afin de "rétablir la primauté de l'assemblée nationale sur l'exécutif", où la proportionnelle serait utilisée pour toutes les élections. Ajoutée au référendum d'initiative populaire, au non-cumul des mandats, à une moins grande influence du pouvoir politique sur les médias, le projet peut trouver un certain écho.

 

Sur la laïcité, le projet a le mérite d'être clair : la loi de 1905 "a vocation à s'appliquer à tout le territoire national". Une idée pleine de bon sens, qui indique que le concordat d'Alsace-Moselle serait remis en cause. Malheureusement, la suite n'est pas du même tonneau... au nom de la légitime lutte contre les discriminations, ce sont des propositions "élaborées par les associations du mouvement féministe" qui ont été retenues et qui entérinent le choix du politiquement correct et de la pudibonderie : lutte contre la pornographie, contre la prostitution et contre les "insultes à caractère sexiste". Voilà qui promet d'interminables débats futiles et vains.

 

Pour ce qui est de l'immigration, le Front de gauche estime qu'il faut régulariser tous les sans-papiers. Au prétexte que "l'immigration zéro est un mythe", ce qui est une évidence, aucune remise en question des flux migratoires actuels ne saurait être tolérée. Une posture angélique irresponsable, qui manque de sérieux et de réalisme, et que les auteurs ont vainement tenté de noyer dans un océan de slogans larmoyants où il est question notamment de "chasse aux immigrés". Le cliché des "pires heures de notre histoire" n'est pas loin.

 

Au niveau de la sécurité, le discours est ambigu. Certes, il est annoncé que les effectifs seront renforcés et que la police de proximité retrouvera "toute sa place". Mais, dans le même temps, des dispositifs comme la vidéo-surveillance sont contestés dans leur existence même et les auteurs n'ont pu résister à laisser entendre que les forces de l'ordre sont des brutes incompétentes en leur suggérant des cours de déontologie et de "respect des personnes".

 

Au final, il ressort de ces chapitres que le front de gauche a une conception très particulière des valeurs républicaines. Ils s'en défendront, bien sûr, mais toute cette moraline victimisante n'est pas sans rappeler le fameux rapport de Terra Nova et sa stratégie d'abandon des classes populaires au profit de la "défense" des "outsiders" (femmes, immigrés, jeunes, minorités diverses), stratégie qui n'est en réalité qu'une forme édulcorée de capitulation face aux communautarismes.

 

Europe, euro

 

Le Front de gauche propose de revoir les statuts de la Banque Centrale Européenne (B.C.E.) afin d'ajouter à sa mission de luttre contre l'inflation celles de croissance (verte) et d'emploi. Il est également proposé de laisser les États emprunter directement auprès de la B.C.E., sans passer par les banques. Une bonne idée, qui nécessite toutefois de renégocier voire d'abandonner le traité de Lisbonne, traité quoi qu'il arrive illégitime puisqu'adopté à la suite d'un véritable attentat contre la démocratie (le non-respect du vote du 29 mai 2005).

 

Cependant, il n'est à aucun moment envisagé un éventuel blocage institutionnel ou une contestation émanant de la part d'autres États européens. "Notre désobéissance fera tâche d'huile dans l'Union et dans la zone euro". Peut-être, mais si cette contagion n'a pas lieu ? Faut-il envisager des actions unilatérales ? Quelles seraient les marges de manœuvre pour négocier ? Où est le plan B ? Quid de la monnaie unique ?

 

L'euro n'est en effet à aucun moment remis en question dans l'ouvrage. Pour Jean-Luc Mélenchon, qui croit encore en la possibilité d'une chimérique "Europe sociale", il s'agit même du meilleur moyen de parvenir à un SMIC européen. À aucun moment il n'est question de son vice de conception, qui a affaibli les faibles et renforcé les forts. À aucun moment il n'est question de sa surévaluation qui affecte notre compétitivité et  aggrave les délocalisations et le chômage.

 

Il n'est pas non plus expliqué que l'euro n'était que le cheval de Troie du fédéralisme, et pour cause : le front de gauche souhaite entretenir cette utopie mortifère qui se heurte aujourd'hui à la réalité de l'existence des nations. Cette défense acharnée de la monnaie unique est d'autant plus cocasse, que, quelques pages plus loin, il est indiqué qu'il est nécessaire d'agir "pour la souveraineté monétaire et financière des peuples" ! Peut-être faut-il comprendre que le peuple français n'existe plus...

 

 

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Bilan

 

Le programme du Front de gauche est un petit ouvrage intéressant, que je recommande aux curieux et plus encore aux opposants. On y trouve quelques bonnes idées, même si l'ensemble tient parfois plus du catalogue de belles promesses floues, voire idéalistes (quand elles ne sont pas purement démagogiques) que du projet politique cohérent. Pire, à l'heure où la crise de l'euro s'annonce comme le sujet majeur de l'élection présidentielle à venir, il n'apporte aucune solution viable à ce problème et se contente de se réfugier derrière l'espoir naïf d'une Europe plus harmonieuse et plus sociale. La réalité fera immanquablement évoluer les discours, mais en attendant, difficile de ne pas rester sur sa faim.

 

Publié le 23/09/2011 sur "Le Plus" du Nouvel Observateur

Publié dans Front de gauche

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