Quel pluralisme politique en France ? Réponse à Yves Delahaie

Publié le par Yohann Duval

Yves Delahaie nous livrait hier une réflexion sur le bipartisme. Il estimait que la vie politique française était sclérosée par l'affrontement stérile entre deux camps. Il imaginait une autre voie, celle du "consensus" élaboré "pour le bien de tous", c'est à dire, pour reformuler plus clairement la pensée de ce prolixe militant du MoDem, la voie de la formation d'une "majorité centrale" dont François Bayrou serait le porte-drapeau.

 

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Il est indéniable que le bipartisme est l'une des maladies de la démocratie. L'émoi de ce militant est compréhensible : comment ne pas être choqué en constatant que le parti d'un candidat capable de réunir 18% des voix au premier tour d'une élection présidentielle ne dispose que d'une poignée de députés ? L'absence de proportionnelle nuit au renouvellement de nos dirigeants et retarde (voire empêche) l'émergence de nouvelles idées. Cela a quelque chose de scandaleux : il ne faut, en effet, jamais avoir peur de l'expression de la démocratie.

 

On me rétorquera : "C'est le retour de la IVe République ! Et vous allez donner des élus au Front national !". L'instauration d'une dose de proportionnelle aux élections législatives, mesure proposée par le Parti socialiste et soutenue en son temps par le candidat Nicolas Sarkozy (une promesse vite oubliée...), ne rendrait pas le pays impossible à gouverner. Il n'apparaît par ailleurs pas scandaleux que, dans une démocratie, toutes les tendances soient représentées à l'Assemblée nationale, même si leurs idées sont contraires aux nôtres. Enfin, il ne me parait pas sain de mettre un parti au centre de l'échiquier politique et de prendre des décisions (ou plus précisément de refuser d'en prendre) en se référant sans cesse à lui.

 

Mais le problème, en France et en Europe, est-il réellement le bipartisme en tant que tel ? Si les citoyens avaient la possibilité de se prononcer en faveur de candidats défendant des visions de la France et du monde radicalement différentes, seraient-ils toujours si tentés par l'abstention ou par le vote pour les partis extrémistes ? Ce qui rend l'absence de véritable pluralisme aussi insupportable, c'est que, si les principaux partis dits "de gouvernement" (PS, UMP, Europe Écologie, MoDem) se différencient (parfois nettement) sur certaines questions secondaires, ils partagent une seule et même vision des sujets essentiels.

 

L'accord de principe est en effet total sur l'Europe, sur l'euro, sur le libre-échange, sur l'austérité... sur tout ce qui a conduit notre pays (et bien d'autres) au bord du gouffre, en somme ! Les différences entre chaque parti (quand elles existent) sont sur ces questions des différence de degré, mais pas de nature. Le fait d'élire un centriste à la tête de l'État ou d'avoir quelques dizaines d'élus MoDem supplémentaires ne changerait strictement rien aux grandes décisions prises par la France sur ces sujets vitaux et déterminants pour l'avenir. Quelle est la différence entre un fédéralisme mou, un fédéralisme assumé et un fédéralisme furtif ? Dans tous les cas, il s'agit de fédéralisme, ce dont les Français ne veulent manifestement pas...

 

Le consensus tant vanté par Yves Delahaie existe donc déjà, dans les faits. L'euro-libéralisme est la religion dominante de nos élites et pour asseoir leur domination, les euro-libéraux n'hésitent pas à clouer au pilori ceux qui osent s'opposer à leurs dogmes. A l'heure où une majorité de Français se prononce en faveur du protectionnisme, le projet de démondialisation est ainsi qualifié de "non sens". Ce concept mérite-t-il vraiment d'être méprisé, balayé d'un revers de main ou tourné en ridicule ? Pourquoi a-t-il fallu attendre qu'une association organise des débats entre les personnalités proposant des politiques alternatives ? Pourquoi, alors que l'avenir de la monnaie unique apparaît de plus en plus incertain, a-t-il fallu attendre si tard pour que les véritables questions commencent à être posées dans les grands médias ?

 

Le véritable clivage, aujourd'hui, se situe davantage sur ces quelques sujets cruciaux. Nous avions pu entrevoir cette séparation en 1992, lors du référendum sur le traité de Maastricht. La ligne de fracture était encore plus marquée en 2005, lors du référendum sur le traité constitutionnel européen, rejeté par une nette majorité de français et de néerlandais. La performance d'Arnaud Montebourg au premier tour de la primaire socialiste a mis en évidence son inscription dans la durée. Les événements feront et font déjà évoluer les mentalités, mais le combat pour ce pluralisme-là est loin d'être gagné.

 

Publié le 19/10/2011 sur "Le Plus" du Nouvel Observateur

Publié dans Europe

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Trubli 19/10/2011 21:49


Bonjour,
pour moi un vrai pluralisme devrait laisser plus de place aux républicains face aux libéraux, plus de place aux jacobins face aux girondins européistes.
Le problème en effet n'est pas le bipartisme mais l'absence d'alternative crédible.