Quelle Europe pour demain ?

Publié le par Yohann Duval

Claude Nicolet (MRC), Sylvie Goulard (MoDem) et Sylvain Kahn (essayiste et historien) étaient les invités d'Hervé Gardette dans l'émission "Du grain à moudre" sur France Culture, le 7 Novembre. L'émission avait pour thème l'Europe et plus précisément l'avenir de l'idée de fédéralisme européen, à l'heure où la crise de l'euro bat son plein. Cette émission a symbolisé jusqu'à la caricature l'incroyable décalage existant entre les partisans d'une Union Européenne à bout de souffle, incapables de remettre en cause leurs dogmes et ne voyant de salut que dans une "intégration" toujours plus grande, et les citoyens souhaitant une coopération sur le continent à une échelle raisonnable et réaliste. Petit résumé de l'émission.


 

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Après avoir lancé le débat sur les conceptions philosophiques derrière la "construction européenne", Hervé Gardette commençait par donner la parole à Claude Nicolet, qui revenait rapidement sur les origines de celle-ci. "Ce qui motivait fondamentalement l'arrière pensée, et même la pensée totalement assumée, de Jean Monnet, c'était de retirer délibérément aux nations la capacité de pouvoir mener un certain nombre de politiques", puisqu'elles étaient responsables, aux yeux du "père fondateur", des deux guerres mondiales. Soulignant que le vice de conception de l'euro tenait dans l'introduction du "virus du néolibéralisme et du néoconservatisme", il poursuivait en affirmant que l'euro et l'Union Européenne n'étaient actuellement "pas en capacité de protéger les peuples". "Je ne crois pas au mode fédéral. Pourquoi ? Parce que les nations sont des réalités vivantes et qu'elles sont le coeur vivant de la démocratie. C'est là où doit se constituer le débat entre les citoyens. Aujourd'hui, on ne parvient pas à le faire vivre au sein de l'Union Européenne".

 

À la suite d'une brève intervention de Sylvain Kahn précisant que, d'après lui, Jean Monnet s'opposait plus au nationalisme qu'aux nations elles-mêmes, Sylvie Goulard débutait son plaidoyer pour le fédéralisme en regrettant que ce qui est généralement appelé "gouvernement économique" ne soit ni plus ni moins que "l'organe le plus autocratique qu'on ait jamais inventé dans l'histoire de la science politique". La solution, pour elle, ne peut passer que par le renforcement du rôle du parlement européen et par voie de conséquence, par l'instauration d'une véritable "démocratie européenne".

 

Claude Nicolet, soulignant qu'il n'était "pas pour la disparition de l'euro", se déclarait à son tour en faveur d'un "gouvernement économique", mais à condition de revoir le fonctionnement de la monnaie unique et les statuts de la Banque Centrale Européenne. Celle-ci n'est en effet, selon lui, qu'un outil de "destruction de souveraineté et de légitimité politique". Une remarque reçue avec indignation par la députée européenne du MoDem : "les statuts de la B.C.E. nous protègent contre les abus" répliquait-elle. Rejetant au passage l'idée selon laquelle l'U.E. aurait été bâtie sur un modèle libéral, elle enchaînait : "Nous avons une grande chance d'avoir la banque centrale comme elle est, indépendante", car elle a eu un "rôle admirable dans cette crise". Indiscutablement, au vu des extraordinaires résultats obtenus en Grèce, au Portugal ou en Italie, cela ne peut que sauter aux yeux. Revoir ses statuts ? Une véritable hérésie : "Je ne peux pas vous laisser dire ça", concluait-elle sèchement.

 

"Je m'autorise à le dire quand même" reprenait Claude Nicolet, pour qui une U.E. incapable de "diriger sa politique budgétaire et financière" est inconcevable. Rappelant que l'euro est largement surévalué, ce qui profite notamment à l'économie américaine, il se prononçait ensuite en faveur d'une redéfinition des missions de la B.C.E. : soutenir la croissance et l'emploi doit aussi devenir un objectif. Sylvain Kahn, apportant un "éclairage historique", affirmait alors que c'était la lutte contre l'inflation qui avait permis l'introduction et le triomphe du néolibéralisme, et que l'U.E. s'était bâtie sur 3 perspectives : la paix, la prospérité, la réduction des inégalités. Selon lui, si la construction européenne est aujourd'hui remise en question, c'est principalement parce que l'objectif de réduction des inégalités a été oublié.

 

Après un petit interlude victimisant où elle se plaignait de sa "chasteté médiatique", Sylvie Goulard regrettait que le débat du jour ne soit qu'une vulgaire "discussions de français". Ah, si des allemands ou des finlandais pouvaient être invités, on verrait ce qu'on verrait ! Citant Delors, elle priait ses interlocuteurs de ne pas faire porter à l'euro "le poids de nos insuffisances". Selon elle, en effet, les seuls responsables de la crise sont les États, auxquels on a laissé le droit de décider de leurs propres politiques. La "souveraineté", quelle petite chose bien encombrante ! Plus menaçante, elle concluait : "Souvenons-nous de l'inflation à 2 chiffres. Souvenons-nous de l'appauvrissement que représentaient les dévaluations !".

 

Sylvain Kahn rebondissait ensuite sur la question du fameux modèle germanique, pour mettre en évidence son côté sombre : "2,5 millions de salariés en Allemagne avec un salaire horaire inférieur ou égal à 5 euros. Je ne sais pas combien de temps ça va pouvoir durer comme ça". Approuvant ses propos, Claude Nicolet revenait alors dans le débat : "l'Allemagne joue sa propre partition, ce qui est fort légitime, d'ailleurs". Il recentrait ensuite l'échange : "La question fédérale est tranchée en réalité, même si certains veulent s'illusionner avec cette affaire". "Il ne faut pas oublier qu'il y a eu deux référendums, aux Pays-Bas et en France", en 2005. Par ailleurs, l'euro, créé pour faire converger les économies, est devenu une "formidable force de divergences, de tensions". Revenant sur l'arrêt de la Cour de Karlsruhe expliquant noir sur blanc qu'il n'y a pas de peuple européen, il rappelait une dernière fois que la nation était le seul cadre de la démocratie en Europe.

 

C'en était trop pour Sylvie Goulard. "Je n'accepte pas et je trouve très étrange qu'un souverainiste vienne m'expliquer que nous sommes pour toujours liés par l'avis d'une Cour Constitutionnelle d'un autre pays". Furieuse, elle ajoutait : "Je n'accepte pas, en tant que député européen, qu'une cour locale vienne m'expliquer que je ne suis pas légitime". Critiquant vivement l'arrêté, qu'elle estime probablement écrit par un quarteron de juristes en retraite, elle se déclarait même décidée à "faire bouger les choses en Allemagne". La voix courroucée, elle ne lâchait pas le morceau : "Je crois que Monsieur Nicolet prend ses désirs pour des réalités". Se demandant pour finir avec quel mandat le président de la République prenait certaines décisions, elle concluait par un tonitruant "Et avec tout ça c'est l'Europe qui n'est pas démocratique ? Non mais attendez, on marche sur la tête, en France !". Son indignation initiale contre "l'organe le plus autocratique qu'on ait jamais inventé dans l'histoire de la science politique" semblait d'un coup bien lointaine...

 

Cet élan de prosélytisme provoquait l'hilarité de Hervé Gardette, qui lui signalait alors que, sauf erreur de sa part, Nicolas Sarkozy avait bien été élu de manière "relativement démocratique". Notre brave Sylvie n'abdiquait pas pour autant et retrouvait ses airs vengeurs pour clore le débat en annonçant aux infidèles une pluie de "larmes amères". Des paroles apaisantes, susceptibles, n'en doutons pas, de déclencher une vague d'adhésion enthousiaste à l'idée d'Europe fédérale qu'elle défend.

Publié dans Débats

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Hugo Salmon 01/12/2011 16:39

Bonjour Mr DUVAL,

Je ne connais pas vos idées politiques, nous avons surement des divergences sur certains sujets, cependant je tiens à vous féliciter.

J'ai en effet lu votre article sur le vote des étrangers (nouvelobs). Et je dois dire que votre analyse fût rafraichissante. Une lucidité implacable et un constat sans concessions. Merci
beaucoup.

Bonne continuation.

Yohann Duval 01/12/2011 18:26



Merci à vous pour ces encouragements !