Qui réussira à moraliser le Parti Socialiste ?

Publié le par Yohann Duval

 

Après 4 ans d'un sarkozysme marqué par les polémiques, les paroles malheureuses et les politiques clientélistes qui ont contribué à la décrédibilisation de la fonction présidentielle, nombreux sont les Français qui cherchent une alternative capable de leur offrir des garanties morales suffisantes et de redonner pleinement au chef de l'État sa fonction de garant des institutions républicaines. Pour l'heure, le principal parti d'opposition ne semble, hélas, pas encore en mesure de combler ces attentes...

 

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L'affaire DSK : le révélateur

 

Ce que le monde médiatique a pris pour habitude de nommer "l'affaire DSK." a considérablement gêné le début de la campagne socialiste pour 2012. D'abord parce qu'elle prive le Parti socialiste du seul homme qui, davantage porté par son charisme et par une avalanche de sondages favorables que par un soutien enthousiaste à ses idées libérales, semblait en mesure de rassembler la gauche et le centre. Ensuite parce qu'elle met en évidence le fait que le P.S. peut lui aussi être secoué par des scandales, et non des moindres, puisque si la culpabilité de l'ex-président du Fonds Monétaire International était avérée, il deviendrait un criminel.

Enfin, parce que les à-côtés de l'affaire (suite de 600 m², caution d'un million de dollars, pâtes à 100 euros) semblent symboliser jusqu'à la caricature le côté "bling-bling" qui avait été tant reproché à Nicolas Sarkozy lors des premières années de sa présidence. Ils mettent par ailleurs en lumière le paradoxe qu'incarnait l'ancien maire de Sarcelles : s'il est évident qu'être de gauche n'interdit nullement d'être riche, cet indécent étalage de luxe avait de quoi choquer quand, au même moment, des peuples entiers subissaient les effets des plans d'austérité imposés par le directeur du F.M.I.

 

Au-delà de ces considérations, c'est surtout l'attitude clanique de ce parti qui a été exposéepar ces péripéties. On aurait pu s'attendre à un peu de compassion envers Nafissatou Diallo, la "présumée victime", de la part d'hommes et de femmes supposées représenter les plus défavorisés. Perdu. Dès son arrestation, le parti a fait bloc derrière son ex-futur-candidat, se cachant sous une bien pratique présomption d’innocence pour mieux préparer la contre-attaque.

Les masques tombèrent dès l'instant où les premiers mensonges de la guinéenne furent révélés : place maintenant à la présomption d'affabulation ! Alors même que rien n'avait été décidé, François Hollande déclarait ainsi souhaiter que "toutes les charges" retenues contre Dominique Strauss-Kahn "tombent au plus vite". Martine Aubry n'était pas en reste, puisqu'elle réclamait que la justice américaine établisse "toute la vérité" pour lui permettre de "sortir de ce cauchemar". Elle allait même jusqu'à affirmer triomphalement : "la vérité progresse, je voudrais qu'elle avance encore plus vite". La palme de la réaction excessive revenait cependant au député-maire Guy Delcourt : "A qui profite le crime ?" s'interrogeait-il, en comparant le récit de l'agression à un "mauvais feuilleton américain".

Le présumé candidat socialiste, fondamentalement infaillible, ne pouvait qu'être la victime d'un complot international.Plus de deux semaines après le tsunami de déclarations vengeresses annonçant la fin de son martyr, Dominique Strauss-Kahn n'a ni été innocenté, ni été reconnu coupable. Il est toujours suspecté d'agression sexuelle aux États-Unis. En France, une enquête a été ouverte suite au dépôt, par Tristane Banon, d'une plainte pour tentative de viol.

 

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D'une rumeur à l'autre

 

Loin de New York, Martine Aubry décidait il y a une dizaine de jours de faire face aux rumeurs circulant sur Internet et de les dénoncer avec humour. Elle allait jusqu'à contre-attaquer en laissant entendre que ces calomnies proviendraient de proches du président français. Combattre une rumeur en incriminant d'autres personnes, sans toutefois les nommer directement, peut surprendre : cela peut en effet contribuer à l'apparition de nouveaux ragots. La surprise fait place à la consternation lorsque l'on apprend dans le même temps que le Parti socialiste, tout drapé dans sa vertu qu'il est, est effectivement lui-même à l'origine de rumeurs visant à décrédibiliser de gênants concurrents.

 

La dernière en date concerne un appartement loué par le président d'honneur du Mouvement Républicain et Citoyen, Jean-Pierre Chevènement.Dans un article du Parisien publié le 22 Juin 2011, Pierre Aidenbaum, maire socialiste du IIIe arrondissement de Paris et président de la Régie Immobilière de la Ville de Paris (R.I.V.P.), expliquait que son locataire souverainiste était l'occupant d'un logement social dont le loyer était nettement inférieur au prix du marché. Stupeur ! Voilà de quoi nuire considérablement à la réputation d'honnêteté du sénateur belfortain.

 

Oui mais voilà : après avoir adressé une lettre restée sans réponse au président de la R.I.V.P., Jean-Pierre Chevènement décidait de s'expliquer publiquement sur son blog, le 15 Juillet. Nommant expressément Anne Hidalgo et Jean-Yves Mano, adjoints socialistes au maire de Paris Bertrand Delanoë, le lion de Belfort contestait, chiffres à l'appui, ces allégations et se réservait le droit d'engager des poursuites pour diffamation. Silence radio dans les médias au sujet de cette dénégation, silence radio également chez les intéressés et au siège du Parti socialiste. Inutile, en effet, de chercher à se justifier : le mal est fait, l'objectif est atteint.

 

Pour mémoire, on rappellera que la diffusion de cette rumeur s'est faite au moment même où le sénateur venait d'expliquer les raisons pour lesquelles il envisageait de se présenter à l'élection présidentielle de 2012 dans un entretien de 4 pages publié par l'Express. Une coïncidence, sans aucun doute.

 

 

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Pour la primaire : des règles à géométrie variable

 

Les socialistes n'ont de cesse de clamer que la primaire représente un événement considérable, un progrès indéniable pour la démocratie. Faire participer l'ensemble du peuple de gauche à la désignation du candidat qui défendra ses couleurs en 2012, quelle belle idée ! Pour éviter les candidatures fantaisistes, le parti a élaboré des règles très strictes concernant les parrainages nécessaires à la validation des candidatures.

Il fallait ainsi obtenir le soutien de : 17 parlementaires socialistes, ou 16 membres du conseil national, ou 100 conseillers régionaux ou généraux issus d'au moins 10 départements et 4 régions, ou enfin 16 maires socialistes de villes de plus de 10 000 habitants venant d'au moins 4 régions. De quoi dissuader même les plus grands ténors du P.S. ! Des candidats aussi populaires que Manuel Valls ou Arnaud Montebourg ont ainsi du batailler jusqu'au dernier jour (le 13 juillet) pour avoir le droit de participer à cette grande première.

 

Christian Pierret est loin d'être un candidat fantaisiste :maire de Saint-Dié-des-Vosges, il a surtout été député, secrétaire d'état puis ministre du gouvernement de Lionel Jospin. Il n'a pourtant pas réussi à obtenir les parrainages nécessaires à la validation de sa participation ; sa candidature a donc été rejetée. Ainsi va la vie : les règles étaient les mêmes pour tous. Pour tous, vraiment ? Pas si sûr : Jean-Michel Baylet, candidat du Parti Radical de Gauche à cette primaire, confiait ainsi qu'il n'avait eu besoin d'aucun parrainage, puisque cette règle ne concernait pas les candidats issus d'autres formations politiques.

C'est à tout le moins discutable ; il aurait donc suffi à Christian Pierret de quitter temporairement le Parti socialiste pour pouvoir esquiver l'obstacle des parrainages ? Une situation surréaliste, qui met en exergue le fait que la primaire "ouverte" n'était pas sérieusement pensée pour attirer autre chose que des candidats issus du sérail. Plus grave, Martine Aubry n'hésitait pas à clamer haut et fort le 3 juillet que personne ne s'opposerait à une candidature de Dominique Strauss-Kahn s'il venait à exprimer son désir d'être candidat, même après la date limite. Lorsque le candidat s'appelle DSK, les règles sont faites pour être transgressées. Il est interdit d'interdire.

 

 

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Arnaud Montebourg : l'homme par qui le scandale arrive

Conflits de personnes, petites phrases, soupçons de fraude : les plaies ouvertes à l'occasion du congrès de Reims de 2008 ne se sont pas toutes refermées. Conscients de l'image catastrophique que véhicule leur parti depuis cette date, certains socialistes ont entrepris de rénover le parti. Ils estiment que le meilleur moyen de regagner la confiance des français est de se montrer irréprochables.

 

Arnaud Montebourg est l'un de ces élus qui n'hésitent pas à dénoncer les situations inacceptables.Auteur d'un rapport sur les dérives de la fédération des Bouches-du-Rhône, le député de Saône-et-Loire s'est attaqué au "système Guérini", du nom du président du conseil général du département. Les accusations portées par le candidat à la primaire sont d'une extrême gravité : il parle de "dérives clientélistes" et d'un "système affairiste au sein du Parti socialiste qui n'a rien à voir avec le socialisme". Constatant que les grandes figures du parti refusaient de le suivre sur ce terrain, il a finalement révélé être "inquiet que le Parti socialiste soit solidaire d'élus dont les liens avec le grand banditisme apparaissent".

 

Pourquoi une telle inquiétude ? Tout simplement car le 5 Juillet, la direction du Parti socialiste a fait preuve d'une extrême clémence à l'égard de Jean-Noël Guérini, en refusant, à l'unanimité moins une voix (celle de Montebourg), de mettre sous tutelle la fédération des Bouches-du-Rhône. Le "chevalier blanc du P.S." se retrouvait dès lors bien seul pour continuer son combat.

 

"Je ne soutiens pas la démarche d’Arnaud Montebourg" déclarait ainsi brutalement un Pierre Moscovici soucieux de préserver l'unité du parti, fut-elle au prix des pires concessions. Bien que totalement opposé aux idées politiques "Montebourgiennes", Manuel Valls, de son côté, demeure l'une des seules figures d'envergure nationale à avoir apporté un soutien à son rival pour la primaire, en affirmant que le texte présenté en commission "fait des constats très sévères sur les pratiques mais ne va pas assez loin, à l'évidence", puis en ajoutant que "sans le rapport écrit par Arnaud Montebourg il y a quelques mois, le Parti socialiste n'aurait pas engagé une enquête sur les pratiques de la fédération des Bouches-du-Rhône. Donc, heureusement, il y a eu ces coups de gueule."

 

Jean-Noël Guérini a, depuis, officiellement apporté son soutien à Martine Aubry, elle qui prétendait dès le mois de mars qu'il n'y avait "rien dans ce rapport, pas un élément concret, précis, pas un fait". Le ralliement de la puissante fédération méridionale à la candidature de la maire de Lille n'a évidemment rien à voir avec la clémence des institutions nationales. Une coïncidence, là encore.

 

Le Parti Socialiste peut-il évoluer ?

 

Nous venons de le voir, les instincts claniques et la quête permanente de soutiens conduisent le P.S. à vivre des situations terribles, qui nuisent à l'image du parti, voire à celle de la gauche dans son ensemble. Ces manquements au devoir de probité sont de nature à réduire ses chances d'accéder de nouveau au pouvoir, après 10 ans passés dans l'opposition. Son fonctionnement interne est marqué par le désordre, l'arbitraire et l'inéquité.

Les "jeunes loups" tels que Manuel Valls ou Arnaud Montebourg semblent fermement décidés à dépoussiérer le parti,mais ce n'est de toute évidence pas le cas des éléphants, trop attachés à la bonne santé de leurs fidèles barons locaux. Si, après la primaire, le rassemblement ne se fait pas autour d'une personnalité exemplaire et indiscutable, si rien ne change, si le parti ne devient pas le représentant d'une République réellement irréprochable, les socialistes pourront peut-être gagner en 2012, mais il s'agira assurément d'une victoire à la Pyrrhus, portant en elle les germes des défaites futures.

 

Publié le 20/07/2011 sur "Le Plus" du Nouvel Observateur

A lire également : la réponse de Guy Delcourt (maire de Lens) à cet article

Publié dans Parti Socialiste

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