Tirons les leçons de l'échec de la monnaie unique

Publié le par Yohann Duval

Pendant que les naïfs aux yeux étoilés constatent avec effroi qu'il est encore possible de défendre ses intérêts nationaux (qu'on les approuve ou non) au lieu de tout céder à la puissance dominante du continent, la nécessité d'envisager dans la précipitation un nouveau traité a mis en évidence les terribles lacunes du traité de Maastricht, qui étaient déjà soulignées par Philippe Séguin (pour ne citer que lui) dans son célèbre discours du 5 Mai 1992. Il y a quasiment 20 ans, il nous décrivait les événements à venir avec une acuité sans pareille.

 

"On ferait vraiment beaucoup d'honneur au traité en affirmant, sans autre précaution, qu'il est d'essence fédérale, Il ne comporte même pas, en effet - ce serait, après tout, un moindre mal - les garanties du fédéralisme. Car le pouvoir qu'on enlève au peuple, aucun autre peuple ni aucune réunion de peuples n'en hérite. Ce sont des technocrates désignés et contrôlés encore moins démocratiquement qu'auparavant qui en bénéficient et le déficit démocratique, tare originelle de la construction européenne, s'en trouve aggravé. Dans ces conditions, un véritable fédéralisme, avec son Gouvernement, son Sénat, sa Chambre des représentants, pourrait demain apparaître comme un progrès, sous prétexte qu'il serait alors le seul moyen de sortir de l'ornière techno­cratique dans laquelle nous nous serions davantage encore embourbés."

 

 

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Nous en sommes là : à entendre les "jeunes cabris" hululer que le fédéralisme serait la solution à tous les problèmes de la monnaie unique. La Cour de Karlsruhe énonce une évidence, à savoir qu'il n'existe pas de "peuple européen" ? Pas de problème, les eurobéats iront "faire bouger les choses en Allemagne" afin de réécrire l'histoire. Les allemands ne veulent pas payer pour le Péloponnèse ce qu'ils ont payé pour la Poméranie ? Pas de soucis, on se passera de leur avis et on leur forcera la main si besoin.

 

Les eurolâtres continuent de croire que de simples incantations pourront améliorer la situation. Sylvie Goulard écrivait ainsi récemment que les européens allaient - on ne sait comment - "sauver l'euro". Elle ne parlait probablement pas des 60% d'allemands qui regrettent la création de la monnaie unique... de la même façon, Florence Gabay vantait la "qualité démocratique" du traité de Lisbonne, mis en application, rappelons-le, après avoir méprisé les référendums néerlandais et français puis après avoir imposé un nouveau vote aux irlandais au terme d'une campagne surréaliste. Et ce sont ces gens qui se plaignent du déficit démocratique de l'Union Européenne. Soyons sérieux !

 

Les abandons de souveraineté majeurs que la ratification de l'énième rafistolage négocié la semaine dernière entraînerait rendent nécessaire une consultation par référendum. Malheureusement, pétrifiés à l'idée d'affronter dans les urnes un peuple qui a déjà flairé et rejeté l'arnaque euro-libérale en 2005, la plupart des européistes appellent à se passer de l'approbation des citoyens, tout en lançant de grandes ôdes à la démocratie. On croit rêver !

 

Les tentatives de sauvetage "à la hussarde" de l'euro ne doivent pas faire oublier que les faits montrent que les problèmes rencontrés par la zone ne sont pas dus au hasard : ils viennent de vices dans sa conception même. Il était en effet inimaginable que l'association de nations si hétérogènes au niveau de leurs repères culturels, historiques, politiques, économiques, industriels, démographiques ou linguistiques puisse prospérer en l'absence de transferts financiers et d'une Banque Centrale déterminée à jouer pleinement son rôle.

 

 

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Jacques Delors

 

 

Peu à peu les langues se délient, et Jacques Delors, le chevalier blanc de l'européisme lui-même, avoue aujourd'hui que l'euro était voué à l'échec. Voilà qui change des promesses formulées à l'époque et qui sont encore parfois ânonnées ici et là ("Europe sociale", "croissance", "plein emploi") par une classe politique aux abois. La monnaie unique n'est ni plus ni moins que la victime de ce que Philippe Villin appelle le "paradoxe antillais" :

 

"Du jour où la France et les Antilles ont eu la même monnaie, nos îles ont perdu toute compétitivité et toute activité viable ; mais la métropole a été cohérente, elle paie tout pour ses îles. Ce n'est pas le cas avec l'euro. Ainsi, l'Allemagne, d'une part, et les pays de l'Europe du Sud, d'autre part, ont la même monnaie et les industries des pays du Sud ferment peu à peu sans que Berlin paie quoi que ce soit. L'Europe du Sud et dans une moindre mesure la France deviendront à terme les Antilles de l'Allemagne, à une énorme différence près : l'Allemagne ne paie pas."

 

Il y a plusieurs issues possibles à la crise de la monnaie unique. Il est absolument malhonnête de prétendre qu' "il n'y a pas d'alternative" à l'austérité à perpétuité que nous proposent Angela Merkel et Nicolas Sarkozy. Les deux scénarios les plus vraisemblables sont les suivants.

 

Soit la fuite en avant fédérale, qui ne pourra qu'être anti-démocratique puisque la question fédérale a en réalité été tranchée depuis longtemps, comme le rappelait Claude Nicolet il y a peu et comme en témoignent les résultats des référendums néerlandais et français de 2005. C'est la solution privilégiée par nos élites et la plupart des "jeunes cabris" qui refusent de prendre acte de l'échec de leur idéologie et de la mort de leurs dogmes.

 

Soit le retour à une Europe réaliste, respectueuse des peuples et des nations qui la composent, avec la mutation de l'euro vers un statut de "monnaie commune", à l'image de ce qu'était l'écu il y a quelques années, qui abriterait des monnaies nationales restaurées au sein d'un Système Monétaire Européen "bis", avec des parités stables mais ajustables périodiquement pour corriger les écarts de compétitivité. Un changement majeur qui permettrait aux États de récupérer un outil monétaire souple et soutenable sur le long terme.

 

 

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Philippe Séguin, le 5 Mai 1992

 

 

Plutôt que s'acharner à défendre des fables, les européistes auraient tout à gagner à retrouver la raison. Ce que nous voyons actuellement, c'est que leur aveuglement nuit à l'idée même d'Union Européenne. Il nourrit inutilement les rancœurs et les conflits. La volonté de "faire l'Europe" à tout prix, même contre les peuples, nous entraîne sur une pente dangereuse. Il est temps de mettre fin à cette folie ! Ce n'est pas un déshonneur que de corriger une erreur.

 

Dans un récent article du Monde, Jean-Jacques et Steve Ohana soulignaient que le fait de "laisser aux partis extrémistes le monopole d'un discours de vérité sur le futur de la monnaie unique" était "irresponsable". De sages paroles... qui complètent parfaitement celles de Philippe Séguin, lors du discours cité plus haut :

 

"Craignons alors que, pour finir, les sentiments nationaux, à force d'être étouffés, ne s'exacerbent jusqu'à se muer en nationalismes et ne conduisent l'Europe, une fois encore, au bord de graves difficultés, car rien n'est plus dangereux qu'une nation trop longtemps frustrée de la souveraineté par laquelle s'exprime sa liberté, c'est-à-dire son droit imprescriptible à choisir son destin".

 

 

Publié le 12/12/2011 sur "Le Plus" du Nouvel Observateur

Publié dans Europe

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@julesbiron 12/12/2011 21:25

Un excellent article. C'est drôle, avec tous ces renvois j'ai dû mettre au moins vingt minutes à le lire...:)

Yohann Duval 13/12/2011 10:25



C'est vrai qu'il y en avait beaucoup, cette fois. Un texte enrichi à l'eau de source !