Une primaire, d'accord, mais pour quoi faire ?

Publié le par Yohann Duval

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Après François Hollande, Arnaud Montebourg, Ségolène Royal et Manuel Valls, c'est Martine Aubry qui s'est déclarée candidate à la primaire socialiste en vue de l'élection présidentielle de 2012.


Faute de candidat  suffisamment rassembleur, les socialistes ont décidé de laisser le peuple de gauche s'exprimer afin de désigner celui ou celle qui portera les couleurs du parti pour 2012. En 2007, Ségolène Royal était parvenue à surmonter cette épreuve face à deux autres candidats : Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn. Quelles sont les différence entre la primaire de 2007 et celle de 2012 ?


Une redite de 2007 ?

Tout d'abord, l'électorat n'est plus le même. En 2007, seuls les militants socialistes "encartés" avaient eu l'occasion de s'exprimer. Dans l'optique de toucher une plus grande partie des français, l'élection a été élargie à l'ensemble de la population susceptible de voter lors de la prochaine présidentielle. Pour participer, il suffit d'être inscrit sur les listes électorales, de donner un euro et de déclarer sur l'honneur "adhérer aux valeurs de la gauche". De quoi susciter l'espoir d'une participation massive. Un million de votants, voire plus ?

Une autre différence est que l'élection n'est plus réservée aux seuls candidats socialistes. L'objectif de parvenir à unifier l'ensemble des forces de la gauche derrière un seul nom a échoué : les écologistes ont organisé leur propre primaire, Jean-Luc Mélenchon s'est déclaré candidat avec l'appui du Parti Communiste et Jean-Pierre Chevènement envisage également de faire face au suffrage des français. Toujours est-il que voir des candidats issus d'autres tendances de la gauche est une possibilité qui n'existait pas à l'époque.

La dernière différence concerne évidemment le nombre de candidats. Ils sont actuellement cinq, mais d'autres noms pourraient venir grossir la liste des prétendants, pour peu qu'ils parviennent à réunir tous les parrainages nécessaires. Daniel Le Scornet (ancien président des mutuelles de France), Christian Pierret (maire de Saint-Dié-des-Vosges) ou encore Jean-Michel Baylet (président du Parti Radical de Gauche) ont montré leur intérêt pour une candidature à cette primaire. L'éparpillement des voix semble pouvoir garantir la perspective d'un second tour, contrairement à 2007 ou Ségolène Royal avait été élue à plus de 60% d'emblée.

Faut-il participer à la primaire ?

Donner à des citoyens qui ne sont adhérents d'aucun parti la possibilité de désigner un candidat est une première en France. Contrairement à ce qui peut se faire dans d'autres démocraties, comme aux Etats-Unis ou plus près de nous en Italie, la France n'a jamais expérimenté une telle méthode. Les socialistes comptent probablement sur la curiosité suscitée par cette nouvelle façon de faire de la politique pour donner un élan à leur campagne.

Cette élection ne suscite toutefois pas un enthousiasme unanime. La droite fustige la manière dont le Parti Socialiste compte faire usage des listes électorales et certains dirigeants vont même jusqu'à exprimer leur crainte de se voir "fichés politiquement". En dépit des assurances fournies à la CNIL, il n'est pas exclu que cette possibilité d'utilisation frauduleuse des listes de la République puisse freiner les élans de certains citoyens.

Au-delà de ces considérations purement techniques et/ou polémiques, l'utilité de cette primaire peut également être remise en question sur le fond, à plusieurs niveaux.

Un projet verrouillé ?

Le premier point sur lequel nous pouvons émettre des réserves est le projet en lui-même. Les militants socialistes ont en effet approuvé le 19 Mai 2011 une série de mesures, sur lesquelles chaque candidat s'appuiera pour établir son programme. Quelles seront les marges de manoeuvre des différents candidats si une partie des solutions avancées ne peuvent en aucun cas être remises en question ?

Il est possible de détourner l'attention de ce problème en arguant que le projet des socialistes n'est qu'une accumulations de mesures générales et très peu précises, une sorte de boîte à outils dans laquelle les candidats viendraient choisir leurs instruments pour bâtir leur propre projet, par nature plus concret et plus explicite.

Arnaud Montebourg a eu une image assez élégante pour répondre à cette interrogation  légitime : il parle du projet socialiste comme d'un rez-de-chaussée, auquel chaque candidat peut adjoindre des étages. Il n'en demeure pas moins que les prétendants risquent de se retrouver en difficulté pour parvenir à expliquer en quoi leurs projets se différencient alors qu'ils partagent tous les mêmes bases.

Des candidats identiques ?

Il en découle nécessairement une deuxième interrogation, qui tient plus de la crainte : celle de voir l'élection se transformer en un concours de beauté, au cours duquel le plus élégant, le plus charismatique ou le plus enthousiasmant parviendrait à l'emporter. Pour éviter cet écueil, les "outsiders" ont envisagé des stratégies distinctes.

Arnaud Montebourg est le seul candidat à avoir voté non au référendum de 2005. Il est aussi le seul à préconniser un protectionnisme européen. Son projet de "démondialisation" entend attirer les électeurs de la gauche du parti, ainsi qu'une partie des électeurs de Jean-Luc Mélenchon, voire les souverainistes. Ce n'est pas un hasard si Jean-Pierre Chevènement a déclaré que, s'il était socialiste, il voterait pour Montebourg lors de la primaire.

Dans son livre "La gauche peut tout changer", Manuel Valls quant à lui exprime sa volonté de vouloir faire du Parti Socialiste le "parti de la sécurité". Tirant les leçons de l'échec du gouvernement de Lionel Jospin et des erreurs du sarkozysme sur ce plan, il veut faire oublier l'image de complaisance et de naïveté dont souffre le parti et remettre les valeurs de l'ordre et de l'autorité au centre des préocupations des électeurs de gauche. Il en est de même sur l'immigration. Pour beaucoup, Manuel Valls est le représentant de l'aile droite du parti.

Ségolène Royal a beau clamer qu'elle a compris ses erreurs, elle n'a guère changé de discours depuis 2007 : en remettant en avant les idées d'ordre juste, de valeurs familiales et d'amour de la nation, elle compte toucher les couches populaires et parvenir une nouvelle fois à franchir le cap de la primaire. Même si son image a été très sérieusement écornée par la dernière campagne présidentielle et par le congrès de Reims, elle garde la sympathie d'une importante minorité du parti.

Les différences de points de vue entre François Hollande et Martine Aubry, en revanche, tiennent dans l'épaisseur d'une feuille de papier. Les sondages les donnent comme les grands favoris de cette primaire et certains n'hésitent déjà pas à parler d'un véritable duel. Si l'on ne se fie qu'aux idées, pourtant, il est pratiquement impossible de trouver des différences marquantes entre ces deux clones.

Une absence de débat ?

C'est certainement par peur de ne pas parvenir à se différencier que les favoris se montrent si réticents à organiser des débats contradictoires. Martine Aubry est résolument contre et prétexte le risque de division ; François Hollande de son côté veut un débat mais uniquement s'il ne s'agit pas d'une "confrontation". De l'art de jouer sur les mots... dans les faits, seuls les trois candidats "minoritaires" dans les sondages sont véritablement prêts à débattre. Pour eux, l'intérêt est évidemment de trouver une tribune pour exprimer leurs différences et exister.

Alors que les dirigeants socialistes passent leur temps à s'extasier devant l'extraordinaire première que représente cette consultation, les français comprendraient-ils que la décision ne se fasse que par l'intermédiaire de rassemblements partisans, sans aucun débat contradictoire ? Le débat démocratique est indispendable à chaque élection, fût-elle primaire. Il est également important de noter que s'il doit avoir lieu, le débat doit être totalement libre.

La primaire écologiste est à ce sujet riche en enseignements : faute d'avoir pu débattre librement des projets, les candidats ont fini par attaquer les personnes. Il en est ressorti une impression de désordre et de division dont nul n'a pu se réjouir. Pour éviter la guerre des petites phrases, les socialistes ont besoin d'un débat clair, sain, intense mais correct, à l'issue duquel chaque électeur pourra se décider sereinement.

Sans débats, sans modification du projet et sans différenciation claire entre les candidats, la primaire serait un gigantesque coup d'épée dans l'eau. Les socialistes ont l'occasion de faire de cette primaire un moteur pour une éventuelle victoire en 2012, mais sont-ils prêts à assumer les risques inhérents à cette entreprise ?

 

Publié le 28/06/2011 sur lepost.fr

Publié dans Parti Socialiste

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